L’oranger

La porte fermée, je pourrais y croire. Une lente douceur, en rayon oblique, frôle mon épaule, lumière tiède. Je n’y crois pas, à cet endroit, la porte ouverte et la brise. Les coussins, la chaise et le ciel indécis. Je pense, je me lève et je sors, c’est fait, oui, mais je suis là, encore, à demander au soleil de me prendre, entière, sur la chaise, et j’ai mal. Des feuilles et leur arbre, des musiques discrètes et les chuchotements de la maison. Derrière moi, en ombre portée et près des coins, la clarté s’inquiète. Il y a les couloirs, les chambres et le salon, sombres à cette heure. Je suis plutôt ici, dans la démesure de la véranda, le vent de la côte, et des vieux rires s’infiltrent, les vitres closes, mais les fentes dans le bois et les rumeurs de la télévision. 

À la fenêtre, petit arbre en vacances, se soucie peu des tonnerres, dehors comme ceux de la maison. Ses oranges sont vertes, les autres plantes aussi, je l’observe faire pareil, c’est que nous devons nous fondre, ici, à l’espace, fermer toutes les portes sur le bruit, la distance qui resserre les évènements. J’écoute, le roulement du soleil, peut-être, le bois crépite, les plantes en feuilles chantent, je m’abandonne. Les yeux fermés, je pourrais y croire, décider qu’ici est encore une sécurité, la rive et les sentiers, les mains, les paroles. Mais les végétaux travaillent à rejoindre le soleil, non, ils tendent vers les fenêtres, en fuite. Je sens comme il faudrait participer, tout de suite, se hâter dans l’exode du monde, sauf que mes jambes, figées, les oranges ne sont pas mûres, il n’y a pas de solution. 

Dans la véranda, l’été se fait grave, sa chaleur étouffante. J’entretiens, de mon mieux, des souvenirs de plage, les pierres et la houle, mon corps écorché, la rougeur dans l’eau, complice de l’océan. Mais prise ici, elle est ailleurs l’immensité de la mer, il faut tenter, je peux encore m’y trouver, c’est un travail, s’accorder au songe. J’ai besoin, il faut m’y retourner, refaire le voyage et m’imaginer complète, heureuse et avec. Si j’ouvre les yeux, oui, l’orage pourrait briser l’invention des murs tombés, ces moments de mer repris, et les fenêtres éclatées pour y parvenir, comme elles scintillent sur l’eau. C’est que j’y suis, tout à coup, un instant de vent, en course et loin de la nuit, sa promesse qui s’accroche, du salon chargé, les nuages menacent dans le couloir. Elle pourrait se lever, marcher jusqu’à moi, flatter mon épaule comme elle taille le petit arbre, la main d’abord légère, puis ferme, à retenir une échappée que je n’essaie plus. La femme cachée, la mère, elle m’aime je sais, et elle souffre contre moi.

C’est un travail, s’accorder au songe

Immobile, mais j’arrose sûrement l’oranger, je touche ses grandes feuilles vertes, peut-être, bleues à cette heure, c’est que la lumière se déplace longtemps, elle a compris, mieux que nous, nos racines ici, le repos est un mouvement qui s’étend, se libère. Au creux de son hésitation, ses nuages gris, mauves, le ciel élabore le crépuscule, le mien. Les yeux secs, larges, je vois tout, le mensonge que je reprends, toujours, d’être géante, de tenir l’oranger entre deux doigts, j’aimerais le planter au sud, le sortir de l’eau en tempête. Seule et assise, je n’y peux rien, j’ai mon propre pot, mes jambes souches, c’est dans la véranda qu’elle me pose, la femme a horreur de mon corps demi, vivant mais inerte, par moi, elle perd le visage de l’autre. 

Avec l’élaboration du soir, ma mère s’invente gentille à nouveau d’être avec nous, sous les perséides, le ciel glisse comme le petit, de ses bras aux miens, son visage en grimace de première orange. S’aimer à trois, la famille sous verre, la véranda est un extérieur encore à nous, elle dit qu’ici est une vie bonne de vents, de portes ouvertes à la mer, un peu plus loin, à son odeur de marée. Je dépose mon frère, doucement, elle s’approche de lui, s’éloigne, se rapproche, c’est elle, l’eau en voyage, dans la danse, je ris beaucoup et lui aussi. Mais c’est faux d’habiter ici, je pense, tous noyés, perdus avec lui. C’est que le temps s’est foulé dans sa course, j’ai manqué le seul équilibre à soutenir, la vie, la sienne, le petit, et nos corps en chute, dans l’eau, après la berge élevée. J’imagine, je reste là, encore, après l’horreur, parce que ma mère veille, toujours, pour m’en vouloir, elle vient m’observer, en silence, je sais, il faut partir et c’est impossible. 

Figée ici qui n’est plus une sécurité, dans l’évènement, et je touche l’oranger, son tronc mince, il pourrait tomber, j’ai son cou dans les mains, il faut protéger la véranda, les plantes, des souvenirs. Je fais de mon mieux, je les regarde, je ne parle jamais, j’espère entendre les frissons, les bruissements, le langage végétal. Je suis comme elles, je tends mon corps pour un rayon de lumière. J’ai déjà pensé sécher jusqu’à en finir. Mais l’oranger, sa vie en feuilles luisantes, le rêve, encore, de partir avec lui. Je pourrais y croire, d’être ici, mais ailleurs, dans la mer d’avant, la véranda au soleil de nos sourires, sauf que l’automne brouille le climat, un peu plus sauvage, un peu plus reclus, je ne veux pas quitter l’été, les vacances, comment sortir de là et apprendre le monde en tumulte, comme toutes les choses mouvantes, vivantes. Je n’ai rien pour affronter la froideur, les frères des autres. Je crois, je soupçonne ma mère pareille. Elle a dû mourir de m’avoir vue courir et heureuse et disparaître d’un coup, emporter l’amour.

Dans la nuit, je glisse au bas de ma chaise, ce n’est pas sa faute, elle dort déjà, elle-même immobile plus loin, à ne pas pouvoir venir me coucher. La fraîcheur du plancher, je l’accepte. 

Demain, il faudrait le faire, accepter le reste si, mais vraiment, c’est impossible. Essayer, fermer les yeux, peut-être parler fort, aveuglément, lui dire à elle, la femme, l’inconnue, ma mère, je t’aime, encore, encore. Et l’automne, et la fin du monde, quitter la maison de vacances ensemble, le faire. C’est que les oranges mûrissent lentement, il faut les cueillir, fermer les yeux à nouveau, pour l’imaginer là, le petit, avec nous, pour déposer les oranges dans un bol, ses fruits préférés, il les mangerait encore vertes, pour rire, plisser les lèvres, les yeux, peut-être, je ferais comme lui et ça suffirait. 

Et non. Il n’y a pas de solution, vraiment, de partir ou rester, au milieu des plantes, avec elle, dans le temps neutre qui prolonge une vie fausse. De la nuit au matin, lueur d’enchantement, j’ai si soif, il faudrait ramper, me battre et m’adapter. Sauf que je préfère autre chose, la lune, j’imagine un ciel doux, la mer qui aurait monté jusqu’ici, nous détendre, nous retourner au sel, et j’ai envie de fermer les yeux pour nous, j’espère, oui, qu’elle dépasse la côte et nous emporte. Mais comment, impossible d’y croire, et j’ai peur des vagues. J’attends, alors, peut-être, quelqu’un, une visite pour réparer l’été, quelqu’un qui aurait connu mon frère, pour pleurer, libérer mon corps et le sien, à ma mère et à moi. Ou mieux, un inconnu, gentil, pour prendre la maison, pour toujours, nous éloigner d’ici, après les derniers bras, où je saurais dire adieu, et les derniers yeux, pour faire vivre le dernier goût d’amour, une orange verte.

Alizée Goulet

Alizée Goulet est étudiante à la maîtrise en création littéraire à l’Université du Québec à Montréal. Elle a publié deux poèmes dans un recueil collectif de poésie vegan anglophone, Even in my dreams paru en 2016, ainsi que plusieurs publications dans des revues québécoises et françaises.

Illustration par Élise Warren

Candidate à la maîtrise en création littéraire à l’Université du Québec à Montréal, Élise Warren aime les chats, est féministe et souhaite devenir une sorcière. Depuis quelques années elle a investi les domaines visuels par plaisir et décide (enfin) de s’y consacrer pleinement car elle adore illustrer. Cofondatrice de la revue Saturne, Élise rêve de pouvoir consolider tous ses intérêts (magie, dessins, écriture et féminisme — et chats) dans un même emploi (mais elle cherche encore).