Comment vendre une charmante conspiration

Nous serions également heureux,
ainsi que vos vêtements
et votre brosse à «selon la grandeur»
 Kijijeries I, Hocquarbot et Pierre-Marc Grenier

 

Prolégomènes

D’abord: signifier ma volonté de rendre visible la rencontre presque mathématique de plusieurs discours. Créer une «compacteuse à texte» (ce n’est pas une idée neuve). Le plan va comme suit.

Construire un programme qui me permettrait:

  1. De recueillir des textes (n’importe lesquels) pour en faire des «répertoires».
  2. De produire des textes hybrides à partir, entre autres, des affinités syntaxiques entre ces «répertoires».

 

Maintenant, je vous fais maladroitement part de l’hypothèse

Un jour, je suis dans le bus. Je regarde par la fenêtre, côté trottoir. J’observe un vieil homme claudiquer jusqu’au véhicule. Je cherche quelque chose à dire. Défendre mon siège ou lui céder la place. Peu importe. Tant qu’au moment venu, il y ait quelque chose à dire.

Je pense aux textes produits par mon petit logiciel de cut-up à venir, petit miracle du XXIe siècle permettant de faire avec le numérique ce que d’autres, avec force de colle et de ciseaux (et bien de peine), faisaient avec les journaux. Or, dans un cas comme dans l’autre, ces croisements absurdes existent presque tels quels en nous. Un langage, ça ne reste pas comme ça dans sa boîte d’origine. Ça se mélange, ça se travaille de l’intérieur. Lorsque je prends la parole, j’arrache un discours de la boue à langage. Je l’emballe dans un carton et je le lance dans le monde. Le logiciel de cut-up reproduit la collision sublimée des jeux de langage.

Contact visuel avec l’homme. La démarche piteuse du vieillard me fait bouillir de culpabilité. Vous voulez ma place?

 

Jeux de langage

Plus tard, je commence la collecte. Mon navigateur m’attend patiemment. Le curseur danse là où il me faut taper un URL. Quel type de discours devrais-je échantillonner? (Note dans mon cahier : «souligner l’importance de s’ouvrir à la diversité des langages».) 

J’hésite. Il faut faire comme s’il n’y avait rien à perdre. «L’expérience» prend tout à coup des airs de jeu. 

Lieu de foisonnement discursif, d’échanges et d’usages (!), un site comme Kijiji m’apparaît comme une plateforme idéale pour la collecte des discours.

Les premières tentatives s’avèrent décevantes. Purée de langage, répétition de syntagmes ad nauseam: « Climatisation centrale — Chauffage — Eau chaude Climatisation centrale — Chauffage — Eau chaude — Climatisation centrale — Chauffage — Eau chaude». C’est un gros bug qui me passe sous le nez, comme toujours. Après avoir ajusté le logiciel, les textes deviennent nettement plus signifiants. Ils se présentent sous la forme d’agglomérats imposants et lourds. Comme le sculpteur et son bloc de marbre, je dois les mettre en forme:

«juste un grand bureau
un grand pour du métro de Verdun,
pour une personne/homme,
très propre [1]»

Quelques jours plus tard, je tombe sur un site conspirationniste. Je jubile. La plume est malhabile, circulaire. C’est très… «authentique»! Un matériau de rêve. Petit extrait:

«Un observateur lambda peut juste [constater] les effets [du complot] sous un angle trompeur qui ne lui permettra pas de [le] mettre à jour […] puisque il [sic] ne sait même pas que ces manifestations sont le résultat d’une manigance 

J’hésite. Il faut faire comme s’il n’y avait rien à perdre.

Je croise ce texte avec le court descriptif de vente d’une maison de campagne (texte déniché dans la section «immobilier» du site Kijiji):

«Quiétude et paix sont au rendez-vous, aucun voisin à l’horizon!»

Cette rencontre produit une perle (parmi, bien sûr, des milliers de congénères difformes):

«Quiétude et paix sont le résultat d’une manigance.»

Il est très curieux que cette rencontre textuelle demeure dans l’esprit du discours conspirationniste. Cela me donne à croire que le croisement de deux discours peut aboutir à l’assujettissement de l’un par l’autre (si les productions ne sont pas totalement abjectes et dénuées de sens). Ce constat est d’autant plus manifeste dans cette prochaine itération où le discours sécurisant de la publicité immobilière est saboté par les élucubrations paranoïaques du conspirationniste (notez la forte mise en forme du texte):

«Spacieuse et chaleureuse propriété […] nous empêche de nous concentrer sur les vraies questions [2]

D’autres itérations, encore, réussissent à présenter le monde fantasmé du conspirationniste comme un attrait:

«Pour le plaisir des yeux : une vue à couper le souffle d’OVNI.»

Autre phénomène intéressant: l’enchevêtrement de la grande réécriture conspirationniste de l’Histoire au jargon immobilier produit quelque chose comme un brouillage d’échelles. On peut alors vanter, dans de tels cas, les bienfaits d’un «Magnifique Ordre Mondial […] de 72 acres de terre boisée [3]». 

Enfin, les textes produits nourrissent parfois d’étranges projets sociaux. On parle ainsi d’«enlèvements ayant pour but de remplacer les puits de lumière encastrés [4]». 

Les possibles s’agglutinent à cette inquiétante déclaration. On se demande «mais enlever qui?», et immédiatement le mal est fait. On se donne le droit d’inventer toutes sortes de scénarios pour rattacher cette phrase solitaire à nos sous-entendus culturels, à lui donner une validité dialogique. On fait l’anthropologie de rien du tout, d’une phrase lancée en l’air. Le pouvoir de l’implicite lié aux mélanges discursifs permet la création de systèmes de croyance inédits que l’on observe de loin, comme pour une personne qui fait une action simple mais indéchiffrable (par exemple, gratter son soulier).

 

Mais je déblatère

Ces découpages s’avèrent suffisamment convaincants en ce qu’ils permettent de révéler la rencontre «sauvage» des discours. Une rencontre parfois infructueuse, parfois absurde, mais, à tout le moins, au cœur même de l’activité de création.

[1] HOCQUARBOT et Pierre-Marc Grenier, Kijijeries I, p. 3.

[2] «Spacieuse et chaleureuse propriété conçue avec avenir, l’envergure et l’objet et nous empêche de nous concentrer sur les vraies questions.»

[3] «Magnifique Ordre Mondial est pour seul rôle de 72 acres de terre boisée». (On voit ici la mesure avec laquelle certaines phrases doivent être tordues afin qu’émerge un quelconque sens).

[4] Tel quel dans l’échantillonnage!

Pierre-Marc Grenier

Étudiant de deuxième cycle en études littéraires à l'UQAM, Pierre-Marc Grenier s'intéresse principalement aux rapports entre la création littéraire et l'intelligence artificielle.