Cartographie de l’amour décolonial de Leanne Betasamosake Simpson

Quand je me suis intéressée à Cartographie de l’amour décolonial, ce n’était pas parce que j’étais à la recherche d’une lecture facile. Je venais de terminer Americanah de Chimamanda Ngozi Adichie, et j’étais toujours étonnée de tout ce que j’avais pu apprendre sur le fonctionnement des sociétés occidentales en lisant le point d’une vue d’une personne qui n’était pas blanche. Je me posais plein de questions sur tout ce que je devais encore ignorer du monde qui entourait mon petit cocon privilégié et blanc. Je me disais que je pourrais commencer par étendre ma compréhension à la réalité des gens qui sont géographiquement les plus proches de moi, soit les membres des communautés autochtones. 

Cartographie de l’amour décolonial semblait l’œuvre tout indiquée pour répondre à cet intérêt. Je me disais que Leanne Betasamosake Simpson — étant écrivaine, professeure, militante, membre de la communauté Michi Saagiig Nishnaabeg — arriverait à avoir une vision à la fois macroscopique et microscopique des enjeux des communautés autochtones. Qu’elle saurait organiser la frustration et les peines en histoires.  

Sur la quatrième de couverture de Cartographie, Lee Maracle me promettait «le genre de livre qui fait de nous de meilleurs écrivains, de meilleurs lecteurs, et de meilleurs citoyens». J’étais prête. 

En fait, ça a été l’un des livres les plus positivement difficiles que j’ai lus.

 

Difficile au niveau de la forme

Le texte se présente comme un récit, mais s’élabore à partir de vingt-six microhistoires, tenant chacune en un chapitre. Elles sont difficiles à résumer mais ont toutes trait, d’une manière ou d’une autre, à la réalité ou à l’imaginaire autochtones. Elles se déclinent sous la forme qui semble le mieux les représenter: généralement en prose, mais aussi parfois en vers ou en dialogues qui rappellent le théâtre. Ces variations constantes de la forme rendent le texte moins familier: il faut toujours un temps d’adaptation entre les différentes histoires. 

De plus, l’italique survient régulièrement à l’intérieur des chapitres, entrecoupant le récit et permettant à une autre voix, inconnue, d’intervenir. J’ai observé plusieurs cas de figure concernant le rôle de cette deuxième voix:

  • Illustrer la reprise du contrôle de la narration par les Blancs et l’imposition de leur autorité («votre travail est polémique. si seulement vous pouviez adoucir le ton de cet article pour éviter de blâmer les canadiens […] nous pourrions aller de l’avant avec la publication de votre article.» [p.33]);
  • Exprimer en pensée ce qu’on n’ose pas dire tout haut («je le savais que tu allais essayer de t’enlever la vie. je le savais bien avant que tout ça arrive parce que tu étais la seule personne que mon neveu autiste de sept ans acceptait de serrer dans ses bras.» [p.77]);
  • Souligner ce qui est vraiment important («pour goûter au bonheur, il faut d’abord s’enfuir.» [p.58]);
  • Dédoubler la narration, raconter une histoire entre les lattes de l’histoire («dans l’appartement sur la rue reid, le locataire d’avant a dessiné une rose au pochoir sur le mur.» [p.51]);
  • Insérer un dialogue entre la narratrice et celle qui écoute («pourquoi tu racontes rien que des histoires de wiindigo tout le temps?» [p.103]).

Si l’italique apporte toujours une nouvelle dimension au récit, il force le lectorat à se questionner constamment: qui parle, pourquoi il ou elle parle, qu’est-ce que cette intervention apporte de plus? Et pour ajouter à la complexité, les personnages ne reviennent pas d’un chapitre à l’autre. 

Aussi, le lexique et la syntaxe n’allègent pas la lecture: plusieurs mots en dialecte autochtone n’ont pas été traduits, et l’absence totale de majuscule dans le texte nous empêche de faire la différence entre les noms communs et les noms propres. Entre les choses et les personnes. 

Ça me rend triste de penser que c’était le but. 

Cartographie de l'amour décolonial

par Leanne Betasamosake Simpson
Éditions Mémoire d’encrier
Paru le 17 septembre 2018

Difficile au niveau du fond

À l’école, on nous apprend que les Européens sont arrivés en Nouvelle-France en 1534, et qu’ils ont fait copain-copain avec les nations qui y habitaient avant de leur transmettre des maladies, de les impliquer dans leurs guerres et de les stocker dans les réserves, en leur donnant de minces avantages pour être certains qu’ils n’en sortent plus jamais.

Les professeurs d’histoire blancs précisent que «l’essence colonisatrice» appartient au passé. Que les Blancs ont fait des progrès, depuis le temps. Qu’ils ont reconnu que c’était mal. Qu’ils ont arrêté. Qu’ils se sont excusés. Mais non. Ce récit est difficile, car il expose une réalité que l’on choisit socialement d’ignorer. 

Je pense, entre autres, au poème jiibay ou aandizooke [p.64-67] qui réactualise la colonisation: 

cet été-là certains colons
qui vivent juste au-dessus des buttes mortuaires à hastings
juste au-dessus
étaient en train de creuser
rénover
défoncer à la pelle mécanique
nouvelle terrasse. nouveau patio. nouveau paysage.
et ils ont trouvé un crâne.
[…]
est-ce que j’ai bien vu?
mon crâne est dans une boîte de carton
dans ce sous-sol?
[…]
ma tombe profanée
mon crâne dans le sous-sol d’une madame blanche
mes os en-dessous d’une bâche orange du canadian tire [p.66]

Ce poème prouve que les Blancs perturbent toujours la nature, le territoire, la quiétude des Autochtones, dans le bruit, dans la mort. 

Je pense aussi aux chapitres qui se penchent sur des sujets animistes, des sujets sur lesquels les Blancs n’écrivent plus — comme captive [p.96-102], qui raconte la transition d’une femelle lynx vers le monde spirituel suite à la guérison d’un grizzli; ou nogojiwanong [p.113-129], qui fait de la rivière un personnage important et doué de raison. 

Jusqu’à cette lecture, je n’avais jamais remarqué à quel point la littérature occidentale est blanche. Centrée sur les Blancs. Leur vie urbaine. Leurs histoires d’amour. Leurs drames. La nature, pour cette littérature, n’est plus un sujet ; à peine un décor. 

Et comme on aime toujours plus ce qu’on connaît, je dois vous avouer que mes chapitres préférés étaient ceux qui mettaient en scène la vie de la communauté vivant sur la réserve, comme binesiwag [p.16-18], le récit d’une enfant qu’on reconduit chez sa tante, contre son gré, en plein cœur d’un orage violent; giiwedinong [p.25-30], l’histoire d’une amitié, suite à la mort d’un père, pendant une partie de curling; et il faut un océan pour flotter [p.77-82], qui raconte une tentative de suicide et la thérapie qui s’ensuit. Et même si j’ai beaucoup aimé ce dernier chapitre, avec la thérapeute blanche qui pleurait lorsque le personnage autochtone lui racontait ses traumatismes, le chapitre qui m’a le plus marquée est gezhizhwazh [p.103-112]. 

gezhizhwazh est le récit d’une héroïne nishnaabekwe, qu’une dame autochtone raconte à sa nièce, qui ne cesse de l’interrompre. Non seulement c’était drôle («tout a besoin d’être un film avec votre génération ou quoi? tout a besoin d’être une « app. » pas un film, franchement. une histoire. je te montre. toi, tu écoutes.» [p.104]), mais ça exposait l’idée d’une société actuelle gouvernée par les «wiindigo», un fléau qui, prenant la forme d’êtres colonisateurs, s’attaquait aux humains. Un fléau qu’il fallait combattre. 

les wiindigo avaient consolidé leur puissance militaire, et avaient rendu la mort des anishinaabeg beaucoup plus lente et douloureuse que jamais auparavant. […] les wiindigo avaient dispersé leur pouvoir politique, leur système de duplication était devenu fort complexe, et ils avaient embauché des experts en relations publiques. diable, ils avaient inventé les experts en relations publiques. [p.108]

Et plus le texte avançait, plus je me disais que j’appartenais à ce groupe: les personnes blanches, les colonisateurs, les wiindigo. 

gezhizhwazh savait que […] que les wiindigo semaient le vide à l’intérieur de chacun des nouveau-nés. un vide qu’ils allaient tenter de combler désespérément le reste de leur vie. ils le remplissaient tant bien que mal avec de la nourriture, de la boisson, des choses. ils se réduisaient, s’inondaient, s’enfièvraient. ils mangeaient, buvaient, nageaient et respiraient dans le potage toxique qu’ils avaient eux-mêmes créé sans s’en rendre compte, le tout dans le but de combler ce vide sans fin. ils passaient le gros de leurs journées à fixer des écrans. ils étaient devenus cannibales. [p.111]

Et c’était difficile de lire une œuvre et de réaliser que je faisais partie du problème de l’histoire. 

 

Surmonter les difficultés

J’ai sans doute l’air de critiquer, en soulevant les difficultés de cette œuvre, mais ce n’est pas le cas. Absolument pas. Je crois que c’est une excellente chose que d’avoir sous les yeux un texte aussi difficile. Aussi déstabilisant. 

D’une part, parce que comme les traductrices l’indiquent dans leur note à la fin: «ce recueil […] est écrit et traduit avant tout pour les jeunes autochtones. ce livre est pour vous. prenez-le, lisez-le, relisez-le, faites-le lire à vos proches.» [p.145] Ce serait ridicule de demander que ce texte — qui ne m’est pas principalement destiné — soit intégralement traduit, mâché pour ma compréhension, alors que son public cible le comprend très bien. Ce serait idiot de pousser les accommodements raisonnables du recueil jusqu’à lui retirer sa langue, pour que les lecteurs colonisateurs n’aient aucun effort supplémentaire à fournir. 

D’autre part, parce que les notions facilement acquises sont aussi facilement oubliées. Pour écrire cet article, j’ai dû relire des passages, questionner ma compréhension du texte et du monde, faire des recherches, déposer l’oeuvre, y revenir plus tard. Cartographie de l’amour décolonial est un récit qui amène des idées nouvelles et fait une place à la communauté autochtone, certes, mais aussi qui hante, qui reste avec ses lectrices.teurs même après sa dernière page, sa dernière phrase. En cela, Lee Maracle avait raison: c’est le genre de livre qui fait de nous de meilleures personnes.

Ariane Brosseau

Ariane Brosseau est coordonnatrice médias sociaux en agence. Après un bac en littérature et un DESS en édition numérique à l'UdeM, elle a lancé Miz Littérature, un blogue où elle partage son avis de lectrice. En secret, elle multiplie les projets de roman, mais ils ne dépassent jamais le chapitre 2.