Première

Prêtres

j’ai tant vu en soixante-dix ans

vos gradins des frissons     d’étoiles nauséeuses

vos épaules tachées

                                     de messes liquides

j’ai vu vos manches entrouvertes tels des canons

remplies du sable des rires d’enfants

votre bouche parfumée

en bouquets de croisades

fermée     comme les tombes

 

 

Je vous ai écoutés

chanter vos reflets aux chrétiens

piétinés sous un matin uriné du soleil

vous qui     toute ma jeunesse     faisiez entrer le vin par les sacristies de vos lèvres

                                                                                    les fenêtres de vos corps

pendant que les oiseaux

planaient

semblables à des avions terroristes

les horizons s’apparentaient aux drapeaux en berne     des chiens aboyaient

la neige

le vent se raclait

la gorge

je regardais les fillettes     en silence

des travailleurs couraient vers les usines     mangeaient l’aube     ces couples d’amoureux

                           tous des hommes avec des femmes

le parc se sentait abandonné

comme elle et moi     aujourd’hui

les poteaux de fils électriques debout

se tenaient courageusement la main          eux

 

 

Quand j’étais petite fille j’ai entendu

vos sermons     s’agenouiller dans mes oreilles

vos toux pleines de cendriers de fatigue

des rires cognaient sur les portes de vos dents

mais ne voulaient pas

sortir

ce soir j’entends les balustrades de vos premières moqueries

envers nous deux

son chapelet asphyxié     à elle

dégringole

 

 

Je me suis tellement confessée en soixante-dix ans

je devrais maintenant crier mon aveu

aux nuits

ensanglantées par vos voix     aux couvents et dortoirs des chairs

     aux toits ressemblant     au loin     à ses jambes de femme

croisées

prêtres

pourquoi ignorer mon péché     vos yeux injectés de fumeuses prières

vous me fixez à travers les cathédrales

si hautes qu’elles boudent le sol     vomissent leurs clochers     ne sont que des fusils     mosaïques d’étourdissements    votre richesse transpire

me laisseriez-vous

révéler

ma     première     vraie     amoureuse

 

 

Permettez-moi de glisser

entre les parloirs

décoiffés par vos fausses larmes     entre vos pensionnats autels d’habitudes

les rangées de bancs d’holocaustes

permettez-moi de toucher

sa magie difforme     où poussent des aurores de tremblements

ricanent des statues

ankylosées

oui

effleurer ses nus châteaux

ne vous détournez pas

laissez-moi raconter

l’ecchymose de la lenteur recrachant

ce qui nous appartient pour la première fois

vous ne pouvez comprendre ses hanches plus lisses que vos soutanes

ses ciels étourdis et sourds

en miettes d’hosties

laissez-moi avaler

                              sa bouche d’avalanches

                                                             d’émeutes

lécher les catacombes

de sa peau ridée     aussi noire qu’un tunnel

où chancellent les trains fiévreux

 

 

Je peux vous jurer qu’après l’amour

     des trafics de lumière polluent ses veines

les algues d’engourdissements éclaboussent ses longs cheveux

                                              cordages ne pêchant rien

l’âme poignardée de sommeil

je suis une cenne n’ayant jamais eu sa chance

au bord de mer de ses sourires

nos lèvres se gonflent du hasard des carambolages

mes doigts d’éclipses murmurent son égarement osseux

son haleine fait résonner son pays natal

pays antillais

rauque disparition d’un trésor elle brille

sous mes mains d’hospices 

observer les attentats crucifiés à nos ongles

nos seins demeurent des pygargues

                                    et ma bouche     un avion

     atterrissant en cas d’urgence

nos volcans doivent toujours attendre

 

 

Notre mémoire     coupe à blanc

dormir en boulets de canon

extrême-onction des soupirs lumineux

notre innocence gondolée

nos volcans doivent toujours attendre

 Mais nous craignons encore de vous entendre

braconner nos rêves en brindilles

vous jouez avec les couvre-feux des paupières

crachez sur nous vos monastères en sueur

l’aimer

je souhaiterais que ce soit

un geste aussi banal

que de signer le livre des condoléances

à vos salons funéraires

 

 

Prêtres     pardonnez-moi

car nos paroles sont lourdes de cailloux

                         jetés

sur les bûchers de nos corps

je suis désolée qu’elle et moi salivions de mensonges

envers nos familles

nos valises refaites ont le poids des pierres tombales

nous nous exposons chaque jour aux balcons des regards

aimons ces chambres hésitantes où apprennent à se taire nos cachettes

nous rêvons d’une plage plus belle

que les peurs d’adolescentes

     trop grandes pour rester parmi nos têtes

en raison de vos cloîtres je dois plutôt

la laisser partir

comme la couleur fugue          des aurores boréales

Laurence Bertrand

Laurence Bertrand est née à Québec et elle étudie à l’Université Laval au baccalauréat en Études littéraires, concentration Création littéraire. Depuis quelques années, elle écrit de la poésie: elle a publié au Crachoir de Flaubert ainsi qu’à la revue d’art Le Sabord. Laurence a également été récipiendaire de la bourse Hector-De Saint-Denys-Garneau. Elle est finaliste au Prix Piché de poésie.