Les glissements

Je crie devant le film d’horreur dans le sous-sol chez Mimi. J’ai encore laissé filer le hurlement. Ça la fait bien rire, Mimi. Elle se moque de moi qui cache mes yeux avec la couverture. La musique du film est à son comble, le méchant entrera bientôt dans la cabane au fond du bois et décapitera la jeune fille. C’est ridicule, je sais bien, de craindre l’arrivée du méchant à ce point. Je suis déjà protégée par l’écran et par Mimi, mais il y a cette musique stupide, et c’est comme si c’était moi, la jeune fille au milieu du bois. Mimi, elle, crie de joie quand je sursaute sur le divan. Le pop-corn se répand sur le plancher froid du sous-sol. Mimi ne craint rien, ou alors elle digère ses angoisses et s’en nourrit. À côté, je rapetisse comme une vieillarde. Ça, il n’y a que nous pour le voir. 

Après le film, quand mon cœur a repris sa place dans ma poitrine, ou à peu près, je demande à Mimi, étendue tout près de moi: As-tu parfois l’impression que t’existes pas vraiment? Entre deux bâillements, Mimi fronce les sourcils. Les questions qui emplissent ma tête ne traversent pas la sienne. T’as jamais pensé à ce que serait ta vie si t’étais un oiseau, une salamandre? Ou à ce qu’elle serait si les humains avaient pas de bras, de tête, de nombril? Penser à ce que contient ton corps te donne pas le vertige? Mon amie secoue la tête faiblement, se retourne dans son lit et articule un Bonne nuit que je n’entends presque pas.

Dans les heures qui suivent, elle respire bruyamment pendant que je garde les yeux ouverts sur le plafond. Quelques fois, je crois glisser aussi dans le sommeil, mais c’est soudain comme les cauchemars de l’enfance. Je me retrouve sans défense, recroquevillée sous le drap froid et mince, je sens des mains grimper sur moi, et cette impression qui revenait souvent, celle qu’on me pèle, qu’on pèle ma peau de sur ma chair, comme une orange. 

 

 

Mimi se pointe chez moi, un soir. Je ne l’ai jamais vue si énervée. Elle m’entraîne au sous-sol. Il faut que je te montre quelque chose. Nous nous assoyons en tailleur sur le tapis orange. Mimi dispose autour de nous des coussins, pour amortir le choc, qu’elle prétend. Elle précise avoir découvert ça avec Charles et sa bande, qui sont plus vieux. C’est mieux que toutes les drogues que tu pourras essayer dans ta vie.

Mimi m’explique. Les doigts sur la gorge. L’endroit précis. La pression nécessaire. Aucun risque. Mimi est exaltée. Elle raconte l’impression de voler, d’être ailleurs, la sensation de vide. Ses yeux s’arrondissent pendant qu’elle parle. Sa voix contient tant bien que mal l’excitation. Elle m’avertit, ça peut être épeurant de voir quelqu’un le faire, la première fois, mais je vais revenir. Puis, elle me demande si je veux commencer.

Je secoue la tête. Petit sourire satisfait sur son visage. Elle pose ses doigts sur son cou, appuie là, sur les carotides, en démonstration. Son regard se fixe sur le lointain.

Quelques secondes et Mimi revient de là, blême et étonnée. Le vide a quelque chose de surprenant. Mimi souhaite le refaire, encore et encore. Il est devenu trop facile pour elle de remonter après être descendue. Le désir d’y rester est fort, même si elle ne l’avoue pas. Plutôt, elle sort de son sac un foulard qu’elle attache à la poignée de porte. Nœud approximatif. 

Et pendant trente secondes, je suis témoin de ses yeux qui regardent vers l’intérieur de son crâne. Je me demande ce qu’elle voit, là-dedans, si elle glisse en elle comme dans un long toboggan, je me demande comment elle fait pour ne pas appréhender la descente. Son corps se cambre dans une danse désordonnée. Je pense: c’est à ça que ressemble un corps qui se meurt. J’ai détaché le lien aux premiers tremblements, comme elle l’avait indiqué. J’ai détaché le lien en observant sur son cou l’affolement de son cœur. Un rien avant l’implosion. Il suffirait de rester assise sur le tapis orange.

Il faut que je te montre quelque chose

Mimi revient souvent. Un soir, j’accepte de jouer le jeu. Je me fais brave. J’écoute les consignes. Je suis première de classe quand il est question de la mort. Je passe le foulard autour de mon cou et, pendant trente secondes, à mon tour, je m’approche tout près d’elle, je l’effleure, je perçois sa chaleur dans mon ventre. Sa lumière aussi, étrangement floue, une pleine lune nuageuse. Les étoiles sous les paupières. J’entends son bourdonnement, je sens sur ma langue son goût surprenant, comme avarié. Tout le long, ce sentiment d’appartenance. 

Je ne m’exalte pas comme Mimi, mon cœur est resté bien en place. Je pourrais m’ouvrir toutes les veines, gober tous les comprimés de la pharmacie, me jeter d’un édifice, la mort resterait là et me jetterait un regard navré.

 Devant mon air insatisfait, Mimi déclare, la première fois est jamais le fun, il faut y retourner. Ensuite, le corps y prend goût, paraît-il, il en redemande. Elle n’a pas bien interprété mon air. Je m’interroge, à quoi bon y retourner si de toute façon la mort a le dernier mot? Mimi se moque de moi et remet le foulard autour de son cou. 

C’est le moment que choisit mon père pour descendre au sous-sol. Celui où Mimi, libérée du lien aux premiers tremblements, se laisse une nouvelle fois tomber sur les coussins. Il se précipite vers nous, pris de panique. Il demande ce qu’elle a, ne comprend pas mon air détendu. Mimi éclate de rire quand elle revient à elle, couchée sur le sofa du sous-sol, avec le visage de mon père au-dessus du sien. Elle ne rit pas longtemps. Elle ne rit plus quand mon père la tire par le chandail et la jette hors de chez nous.

Ensuite, il me faut m’asseoir avec les parents. Écouter leurs réprimandes, les genoux serrés. Plus jamais je n’aurai le droit de revoir Mimi. Elle est une mauvaise influence pour moi, qui suis déjà fragile. Je hoche la tête. Ils s’énervent pour rien, mes parents. Si la mort vient me chercher, ça ne sera pas parce que j’aurai glissé en moi et que je l’aurai approchée de trop près. Ça sera simplement parce que mon corps, pour quelque raison que ce soit, s’écroulera d’un coup, en plein couloir de l’école.

Mélanie Boilard

Mélanie Boilard est coordonnatrice de l’Association des auteures et auteurs de l’Estrie et a terminé en décembre 2018 sa maîtrise en création littéraire à l’Université de Sherbrooke. Son mémoire porte sur la problématique de la bonne distance dans la relation mère-fille. Quelques revues, dont Cavale, Virages, Le Crachoir de Flaubert et Nyx, ont hébergé certains de ses textes.