Poésie incandescente sur la place publique

ce que j’ai à te dire ira plus loin que des mots
plus loin que des poèmes
ça va déjà jusqu’à me déchirer le torse

— Sébastien B. Gagnon

Ici, je refuse. «Il faut dire non / le moment est venu» [1]. Entre les murs des marges, contre le vide des pages, au nom de tout ce que je ne connais pas, de tout ce que j’ai dit connaître quand je ne savais pas, je le dis, je résiste. Je refuse toujours un peu, à coups d’îlots textuels parasitaires, de virgules postposées, de sources paratextuelles (quelle honte). Je refuse, encore et toujours, réfractaire aux exigences tendancieuses, mécréante depuis que la religion du dire bien m’a fait désespérer de la parole. Je tiens tête, malgré moi, et l’on m’en tient rigueur, plus souvent qu’autrement. Mais ici, plus qu’ailleurs, je le dis, je l’annonce, je le promets, je vous fais cadeau d’un énoncé performatif: ici, je n’écrirai pas une dissertation argumentative.

La démarche sera fragmentaire, scindée d’astérisques (merci Maurice Blanchot). La structure sera rhizomique, arborescente (merci Deleuze et Guattari). Le contenu sera désespéré, incandescent (merci René Lapierre). J’ai lu et relu, dans l’ordre et le désordre, le recueil de poésie Pour les désespérés seulement de René Lapierre: tantôt assise à une table de la Bibliothèque des arts, procédant méthodiquement à la vivisection de cet objet poétique; tantôt à la renverse, pieds contre mur, lisant à voix haute les nombreux passages volés au Flore-manuel de la province de Québec de Louis-Marie Lalonde, en m’imaginant protagoniste agonisante de L’hiver de force de Réjean Ducharme. 

Au gré de ces nombreuses lectures antisystématiques, je me suis demandé comment un critique littéraire pourrait parvenir à démêler le nœud borroméen de cette œuvre poétique, l’alliage presque inextricable de ces registres mouvants et de ces thématiques hétéroclites, de sorte qu’en son cœur dénudé puisse surgir une réflexion sociale et politique. En ce sens, je me suis proposé de partir du titre, élément flamboyant et évocateur au regard de la date de parution de l’œuvre, c’est-à-dire dans le sillage de la grève étudiante de 2012 contre la hausse des frais de scolarité. J’ai voulu, de façon intéressée et injuste, comprendre où dans ce recueil se cachait le René Lapierre professeur, le poète dont la profession institutionnalisée consiste à aller à la rencontre du monde par l’entremise de la jeunesse. J’ai voulu comprendre qui d’entre ses étudiants et lui portait le mieux la couronne d’épines du désespoir. J’en suis venue à constater une alchimie étrange, le déploiement hautement paradoxal d’un désespoir qui se sait et se maintient. À force d’épier le texte, d’en plier les pages au point de provoquer la rencontre douloureuse entre la couverture et le dos du livre, quelques feuillets en vinrent à céder: une brèche s’était ouverte, la lumière entra, je m’en brûlai la rétine.

Avant toute chose, je dois l’admettre: je doute que l’on puisse se targuer à aucun moment de comprendre le mouvement général d’un recueil de poésie, car, déjà, l’intersubjectivité est un concept faillible dans la discussion verbale, alors que dire de sa faillibilité dans la rencontre distancée qu’est la lecture du métaphorique? Lorsque Lapierre dit «désespoir», je dois m’emparer du mot pour lui donner sens, je dois lire ce mot en y laissant s’engouffrer toutes les occurrences d’un désespoir qui fut le mien. Je mettrai donc à mal la trame générale de son recueil, en analysant moins son contenu que les vibrations causées par sa puissance intertextuelle.

J’aurai donc l’effronterie et, avouons-le, le manque de rigueur de faire l’hypothèse que le désespoir représenté dans le recueil de Lapierre est polycéphale en ce qu’il exprime tantôt le désœuvrement que nous reconnaissons au sens premier du mot, tantôt la puissance négatrice qui précède le renouveau, le moment prépolitique de l’action. Puissance négatrice, ai-je dit? Oui, exactement comme la puissance de refus dont parle Maurice Blanchot dans ses écrits de Mai 68 [2]. Je me propose donc de démontrer en quoi maints poèmes dans le recueil de René Lapierre semblent porter en leur sein la puissance de refus de Blanchot qui, à l’heure sombre et désespérante de notre époque, semble être la posture existentielle dernière, la moins passive à l’aune de notre impuissance collective. Sachant trop bien que les textes de Blanchot ne prennent pas la forme de poèmes, j’entends démontrer que, contre la pensée manichéenne d’un Jean-Paul Sartre [3] des années 50, l’engagement politique peut se vivre et s’affirmer par le médium subjectif de la poésie.

Le désespoir est la religion des mécréants

Au terme du recueil Pour les désespérés seulement se trouve une brève page sans titre où figurent, éparses, quelques sources qui n’en sont pas. Apparaît en premier lieu la notice d’un Flore-manuel, duquel a été puisée une part considérable du recueil: sous la forme de bribes de mots rendus par des italiques, ces citations font office d’altérité à même le texte, suggérant l’hypothèse «qu’il en va de l’espèce humaine comme du règne végétal» [4]. Désorienté, le lecteur se meut entre l’écriture franche de Lapierre et la densité d’un discours scientifique. Entre nature et culture, le propos erre, apostrophe le lecteur, ou s’apostrophe-t-il lui-même lorsqu’il dit «Où étais-tu hier, et tous les autres jours» [5]? C’est un monde chaotique que l’on dépeint, rongé par les parasites, laissé en friches, dont nul ne semble ressentir la responsabilité du soin: «Chaque matin montre des ruines / de la suie / des palais de charbons. / Chaque matin montre des faits» [6]. Ainsi se déploient peu à peu, sur fond d’Apocalypse, quelques thématiques bibliques, celle du jugement dernier, certes, mais surtout et plus explicitement celle des anges; ceux que l’on admire à en souffrir, dont la beauté est aussi certaine et accablante que notre éphémérité, et ceux, déchus, qui, ayant sombré, n’incarnent que d’une manière plus tragique, plus ostentatoire, nos malheurs bassement terrestres, notre matérialité et notre finitude. Plus encore, le poète se pose la question de la transmission, se demande ce qu’il restera après que tout ait brûlé:

À qui puis-je maintenant
donner cela – ce que j’ai senti fondre, s’abattre
se casser
en moi :
cette joie toute petite qui me veille
et cette détresse hautaine
qui maintenant ne me sert plus
de rien? [7]

Ce poème annonce le ton de la seconde moitié du recueil qui délaisse les univers du végétal et du religieux au profit d’un ton plus inquisiteur, où les éléments du monde contemporain sont rendus par une ironie qui blesse la fierté de l’époque: «Sous la flore-poison, un feu de pétrole embrase / les Dunkin Donuts / les rouges à lèvres bon marché / les téléphones détraqués, les excuses minables. / L’état dernier des choses s’étiole / dans le sens de la déroute» [8]. Se retrouvent en trois endroits des poèmes de remerciements, de ces remerciements qui témoignent par euphémisme du manque de considération de l’Autre, de sa «haute indifférence»  [9] à l’égard du monde qu’il habite, de sa destruction organisée. Cette formule permet de pointer les coupables par omission d’un siècle, le crime insidieux du laisser-faire, et donc de communiquer par une lucidité foudroyante cette impuissance à laquelle même le savoir ne peut rien: 

Merci pour les blessures
que vous n’avez pas vues;
merci pour les ego colériques
les signes de richesse
les humeurs de chipies.

Merci d’avoir ignoré ce qui souffrait;
d’avoir cru, ou voulu croire
ce qu’on vous ordonnait.
Merci de n’avoir pas
fait attention.

Merci des médisances
des injustices;
merci d’avoir été là
en toute occasion, vous, et vous, et toi
et de n’avoir rien dit. [10]

C’est entre ces lignes que le titre du recueil prend tout son sens, là où l’on ressent un essoufflement, un agacement, la fragilité d’un poème qui dénonce, se débattant dans l’eau vaseuse d’un système qui l’avale et le réduit à quelques mots, à un désespoir qui mine, immobilise et dépossède. Or, il est mentionné, à la page sans titre des sources, que le titre du recueil est tiré d’un extrait de l’ouvrage de Walter Benjamin Les affinités électives de Goethe où l’on cite: «Pour les désespérés seulement nous fut donné l’espoir». René Lapierre a sapé l’espoir de son titre: pourquoi? Parce qu’il n’y croit plus? Non pas. C’est qu’en ce recueil, plus qu’ailleurs, on entend démontrer un état de fait, on s’exprime à partir d’un point de vue bien particulier, celui d’un être qui a cessé de croire, qui en questionnant le monde qui l’entoure, en ayant voulu l’organiser, le classer, le dire, s’est mérité un «certificat de mécréance» [11]. Le mécréant est celui qui a perdu foi, qui a cessé de croire en l’idée d’un monde meilleur, en un après salvateur qui effacerait les torts du présent. En ce sens, la religion du mécréant est nulle, pure négation, désespoir.

Le désespoir est puissance de refus

La radicalité du propos de René Lapierre ne peut être réduite simplement à un état de désœuvrement, à la manière d’une constatation apitoyée d’un point de non-retour ou de quelques larmoiements lyriques adressés à qui voudra bien les lire. Non pas. En lisant le recueil de Maurice Blanchot regroupant ses textes de Mai 68, j’y ai trouvé une théorie fabuleuse, faisant écho à la radicalité du propos de Lapierre: la puissance de refus.

En Mai 68, à Paris, Maurice Blanchot, aux côtés de Marguerite Duras, Dionys Mascolo et autres, fonde le Comité d’action étudiants-écrivains en solidarité avec les soulèvements étudiants. L’idée est simple: dans le cadre des mouvements antiautoritaires s’opposant frontalement à l’organisation aliénante de la société, c’est-à-dire aux institutions qui maintiennent la structure hiérarchisée des classes socioéconomiques, ce comité entend défendre par ses écrits anonymes «l’espace public oppositionnel» qu’ont créé les étudiants en manifestant leur désaccord à l’encontre du gouvernement De Gaule, percevant en cet homme la caricature personnifiée de l’inconvenance du pouvoir. Dans une visée de dévoilement de l’oppression, ces quelques textes fondés sur le principe de communisme d’écriture visent à montrer les barreaux qui contreviennent à la liberté de chacun en les peignant de rouge [12]. 

La puissance de refus s’exprime donc chez Blanchot comme le désir de la révolution permanente, une façon de maintenir cet état d’opposition qui ne risque pas de se compromettre en formulant des revendications qui pourraient devenir d’autres outils de domination. Il s’agit d’affirmer et de maintenir la rupture, de rompre avec le concept d’universel qui n’est rien d’autre qu’une «déraison saine dans un monde qui cause la névrose» [13]. Dans cette affirmation de la rupture [14] par le Comité d’action étudiants-écrivains, qui consiste en une tentative toujours renouvelée de la rendre plus réelle et plus radicale, j’ai vu le rôle du feu dans les poèmes de René Lapierre («Est: / au sein de ce qui brûle / au sein de ce qui trompe / – feu – / votre foyer d’enfance» [15]), son désenchantement à l’égard des livres, du savoir institutionnalisé («Des livres j’ai trop espéré / et désespéré successivement» [16], son éloge du désordre («Le désordre m’a sauvé / Je n’ai jamais appris à compter.» [17]), autant de signes d’un désespoir qui n’a rien de la passivité.

Ce degré zéro de l’espoir donne à voir, il refuse, tient tête, n’ose même pas proposer une avenue nouvelle, de peur que cela ne soit qu’un autre leurre. Maurice Blanchot caractérisait la puissance de refus ainsi:

Porter la rupture, ce n’est pas seulement dégager ou tenter de dégager de leur intégration à la société établie les forces qui tendent à la rupture, c’est faire en sorte que réellement et chaque fois qu’il s’accomplit, sans cesser d’être refus agissant, le refus ne soit pas un moment seulement négatif. [18]

Il s’agit d’un refus qui s’affirme, se sait et se maintient, et deux des poèmes figurant à la toute fin de la section Envoi incarnent ce principe avec éloquence. Le premier exemplifie et soutient la thèse de départ selon laquelle le désespoir dans ce recueil est polycéphale en ce qu’il renvoie tantôt au désœuvrement qui correspond à la définition première du mot, tantôt à la puissance de refus qui caractérise le moment prépolitique de l’action:

Je m’exerce la nuit: amoureusement
méthodiquement
à refuser.

Je serai pur et impur
et malade sans bon sens
j’aime mieux refuser. [19]

Second poème, faisant le pont entre la couverture du recueil – une chaise d’école vide – dont il n’est jamais explicitement question au fil des poèmes, et le contexte de publication du recueil, c’est-à-dire dans le sillage de la grève étudiante de 2012, René Lapierre semble adresser ces quelques lignes au désespoir proprement étudiant. Blanchot dira que la rue est le lieu du peuple, le lieu de la liberté, en ramenant cette phrase qui a marqué les rues de Mai 68: «Lorsqu’il se passe dans la rue des choses extraordinaires, c’est la révolution» [20]. René Lapierre partage cet avant-dernier poème à son lecteur, à ses étudiants, à la postérité:

J’obéis à la déraison
je mets le feu
à mes vêtements, je descends
dans la rue.

Ça ne plaît à personne
un corps qui brûle.

Contre Jean-Paul Sartre

Jean-Paul Sartre soutient, dans Qu’est-ce que la littérature?, une pensée hautement manichéenne et réductrice au sujet de la poésie:

S’il en est ainsi, on comprendra facilement la sottise qu’il y aurait à réclamer un engagement poétique. Sans doute l’émotion, la passion même – et pourquoi pas la colère, l’indignation sociale, la haine politique – sont à l’origine du poème. Mais elles ne s’y expriment pas, comme dans un pamphlet ou dans une confession. À mesure que le prosateur expose des sentiments, il les éclaircit; pour le poète au contraire, il coule ses passions dans son poème, il cesse de les reconnaître: les mots prennent, s’en pénètrent et les métamorphosent: ils ne les signifient pas, même à ses yeux. [21]

Je dépose cette opinion sartrienne ici, en fin de parcours, sans trop la critiquer, parce qu’il est suffisant de rappeler que deux écoles de pensée en littérature se font valoir au sujet de l’engagement politique. Il y a les tenants d’un discours direct, succinct, où le littéraire doit prendre activement part aux mouvements militants en usant de sa plume, faisant de celle-ci un moyen du politique. A contrario, il y a les tenants de la littérature de résistance, les avant-gardes qui, comme un René Lapierre, usent des mots au regard d’un contexte, non pas en les assujettissant à celui-ci, mais en faisant valoir leur capacité de complexification du réel et de l’imaginaire collectif. En ce sens, je me porte volontaire pour soutenir l’idée quelque peu imprudente que le désespoir dans le recueil Pour les désespérés seulement de René Lapierre est assimilable à une puissance de refus, à ce moment prépolitique hautement subjectif où l’individu, autrement que de s’informer, entend se sensibiliser aux enjeux politiques. La collectivité n’est rien d’autre qu’une constellation mouvante de subjectivités, et la poésie aménage un lieu où penser leur concomitance.

Références

[1] LAPIERRE, René. Pour les désespérés seulement, Montréal, Les Herbes Rouges / Poésie, 2012, 141p.

[2] BLANCHOT, Maurice. Mai 68 : révolution par l’idée, Édition de Jean-François Hamel et Éric Hoppenot, Paris, Collection Folio Le Forum (n° 6478), Gallimard, 2018, 152p.

[3] SARTRE, Jean-Paul. Qu’est-ce que la littérature ?, Paris, Folio Essais, Gallimard, 1948, 238p.

[4] DELAND, Monique. Des plantes et des hommes / René Lapierre, Pour les désespérés seulement, poésie, Les Herbes rouges, 2012, 152p. Moebius, (140), 2014, p.167.

[5] LAPIERRE, René. Pour les désespérés seulement, op.cit., p.14.

[6] LAPIERRE, René. Pour les désespérés seulement, op.cit., p.21.

[7] Ibid., p.43.

[8] Ibid, p.82.

[9] Ibid., p.109.

[10] LAPIERRE, René. Pour les désespérés seulement, op.cit., p.110.

[11] Ibid., p.138.

[12] BLANCHOT, Maurice. Mai 68 : révolution par l’idée, Édition de Jean-François Hamel et Éric Hoppenot, Paris, Collection Folio Le Forum (n° 6478), Gallimard, 2018, p.44.

[13] Idem.

[14] Ibid., p.46.

[15] LAPIERRE, René. Pour les désespérés seulement, op.cit., p.120.

[16] Ibid., p.131.

[17] Idem.

[18] BLANCHOT, Maurice. Mai 68 : révolution par l’idée, Op.cit., p.47.

[19] Ibid., p.140.

[20] BLANCHOT, Maurice. Mai 68 : révolution par l’idée, Édition de Jean-François Hamel et Éric Hoppenot, Paris, Collection Folio Le Forum (n° 6478), Gallimard, 2018, p.41.

[21] SARTRE, Jean-Paul. Qu’est-ce que la littérature ?, Paris, Folio Essais, Gallimard, 1948, p.24.

 

Bibliographie

Œuvre à l’étude

LAPIERRE, René. Pour les désespérés seulement, Montréal, Les Herbes Rouges / Poésie, 2012, 142p.

Sources critiques et moins critiques

BLANCHOT, Maurice. Mai 68 : révolution par l’idée, Édition de Jean-François Hamel et Éric Hoppenot, Paris, Collection Folio Le Forum (n° 6478), Gallimard, 2018, 152p.

CAILLÉ, Anne-Renée. Se tenir au milieu des restes / René Lapierre, Pour les désespérés seulement, Les Herbes rouges, 2012, 141p., Liberté, (302), 2014, p.58.

DELAND, Monique. Des plantes et des hommes / René Lapierre, Pour les désespérés seulement, poésie, Les Herbes rouges, 2012, 152 p., Moebius, (140), 2014, p.167–176.

GAGNON, Sébastien B., Mèche, Montréal, L’Oie de Cravan, 2016, p.54.

SARTRE, Jean-Paul. Qu’est-ce que la littérature?, Paris, Folio Essais, Gallimard, 1948, p.24.

Rachel Lamoureux

Rachel Lamoureux est étudiante au baccalauréat en études littéraires à l’UQAM, profil création.

Elle pratique la publication impulsive de poèmes, à la manière de captures photographiques. Elle pense que la révision n’est que pure perte, réécriture.

Elle s’intéresse à la vie des [mots] au sein de la vie sociale (merci F. de Saussure).