Mars 2018

Rose

par

Edith Payette

nouvelle
défier la gravité

Au dernier de mes anniversaires auxquels elle aura été présente, ma grand-mère m’a donné un vase rose acheté dans une brocante. Il avait dû coûter moins de cinq dollars. Aucune importance. Il avait de la valeur pour elle — j’ignore pourquoi.  

Je garde donc le vase rose, le protège des caprices de mon chat, le transporte soigneusement lors de chacun de mes déménagements. Il ne faut pas le laisser tomber.  

Il reste vide. Rien n’est assez précieux pour le remplir.    

*

Avant de m’endormir, je m’hypnotise sur les réseaux sociaux.  

Aasia Bibi tente de servir du lait empoisonné à la famille de l’homme qu’elle a été forcée d’épouser.  

Rose McGowan dénonce les agissements de Harry Weinstein.  

Le mouvement « me too » de Tarana Burke prend une ampleur inattendue.  

Julie Snyder porte plainte contre Gilbert Rozon.  

L’accès à l’avortement et à la contraception devient de plus en plus difficile aux États-Unis.  

Les masques des loups ne tiennent plus : ils gisent par terre avec mon cœur.  

Ressentant la douleur de ces femmes comme des serres autour de ma gorge, comment regarder sans rougir mon profil où s’accumulent les photos de moi riant avec des amies?

Je supprime de plus en plus de photos. Je n’en publie plus. Devant le monde qui se teinte de sang, je ne sais quoi répondre sinon le gris. Je veux disparaître dans le décor. Laisser briller celles qui connaissent la véritable souffrance. Si j’arbore de belles couleurs, j’ai peur d’attirer l’œil et de laisser croire que tout va bien. Mieux vaut me fondre derrière l’écarlate, l’appuyer, en devenir le ton complémentaire.  

M’effacer pour ne pas masquer ces corps au sol. Qu’on les relève.  

*

Je ne sais plus quand me taire et quand parler. Je ne veux pas voler les mots de celles qui souffrent bien plus que moi, mais ma voix devrait s’unir aux voix des femmes, ne serait-ce que pour couvrir celles des hommes qui prétendent que ce n’est rien.  

Y a-t-il quelque chose à dire qui ne soit pas infiniment trop petit quand Andrée m’apprend au téléphone qu’elle a laissé Mathieu après qu’il lui ait serré le poignet jusqu’à ce qu’elle pleure? Je demeure immobile sur mon divan. Muette. Il n’y a que le silence qui semble assez immense pour envelopper cette peine.  

Les masques des loups ne tiennent plus : ils gisent par terre avec mon cœur.

Mes yeux, eux, bougent. Se portent sur le vase rose me surplombant.  

Même quand je ressens la colère de toutes ces inconnues, de toutes mes amies, je ne peux pas le briser pour me défouler.  

Compter les blessées me vide, me laisse sans espoir. Je suis creuse moi aussi. Il me faudrait contenir quelque chose d’important.  

*

Parce que c’est samedi soir, je noircis le contour de mes yeux, j’enfile des chaussures inconfortables. Je n’ai pas la force de ne pas le faire. Pourtant, je flotte loin au-dessus de mes robes.  

Une fois au bar, je vois Mathieu qui boit avec ses amis. Mes parois de verre éclatent sous la pression de ma colère. Je m’approche, il me salue. Je m’assois avec eux et leur raconte ce qui est arrivé à Andrée. Pas un son. Ils regardent Mathieu, lui garde les yeux fixés sur sa pinte. L’un d’entre eux la saisit et la lance sur le plancher, puis se lève et quitte le bar. Je m’en vais aussi.  

En rentrant chez moi, je regarde le cadeau de ma grand-mère. Elle m’a laissé quelque chose d’essentiel. Le vase est plein. Rose d’indignation.

Edith Payette

Originaire de Lanaudière, Édith Payette a complété un baccalauréat en Littératures de langue française à l’Université de Montréal. Elle est présentement étudiante à la maîtrise en recherche-création. Ses recherches portent sur le personnage du double dans l’œuvre de Leonard Cohen. Elle a publié auparavant dans les revues Ekphrasis, Le Crachoir de Flaubert, Cavale et Le Pied.

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