Hymne au vertige

L’Abîme fera salle comble ce soir pour son spectacle d’inauguration. Pourtant, la chanteuse invitée, Daria Morange, est méconnue de tous. Il ne circule rien d’elle sur le web, aucune page d’artiste, pas la moindre vidéo. Notre fébrilité est due à la salle de concert elle-même, cette réalisation conceptuelle qui s’est doucement greffée au paysage de notre quotidien dans la dernière année.

L’Abîme est un vaste bâtiment qui surplombe le ravin vertigineux près duquel nos ancêtres ont édifié notre village. Les spéculations abondent quant à l’inspiration d’un tel emplacement. La plus admise suppose qu’il s’agit d’un clin d’œil à la situation géoéconomique de la municipalité : au bord du gouffre – situation de laquelle cette œuvre architecturale enjambant le vide prétend pouvoir nous tirer. Les plus ahuris fantasment sur cette fracture de quarante mètres de large qui isole le public et la scène, octroyant à cette dernière une charge symbolique. Les plus pragmatiques se questionnent sur l’effet qu’aura une disposition aussi atypique sur l’acoustique de la salle, priant très fort pour qu’elle soit à la hauteur des attentes. Mon hypothèse : la gratuité de l’espace vide a motivé les promoteurs à situer leur projet sur cet entre-deux.

Ce soir, nous serons fixés.

 

*

 

Vingt heures trente. Enfin, les portes bougent avec la lenteur qui convient aux instants solennels. À la fois portés et pétrifiés par l’hiératisme du moment, nous demeurons silencieux et immobiles le temps que l’ouverture soit complétée. C’est à peine si nous respirons. Je suis parmi les dix premiers à franchir le chambranle, à découvrir l’énigmatique hall d’entrée.

Ou plutôt, l’absence outrageuse de hall d’entrée. À notre grande surprise, nous déboulons directement dans la salle. Cette violente transition cloue les spectateurs sur place. Devant nous s’étend un amphithéâtre de style grec antique taillé à même la pierre de la pente descendante menant au bord de la falaise. La scène nous apparaît distante, minimaliste, nettement plus basse que les gradins. D’aussi loin, il sera difficile, même pour les premières rangées, de percevoir le visage de la chanteuse. Mon regard s’éparpille partout dans l’espace à la recherche d’écrans de rediffusion. Rien. Aucun dispositif sonore n’est installé. Pas de micro sur scène, pas l’ombre d’un amplificateur. Autre curiosité : le bord de l’abîme n’est sécurisé par aucune barrière.

Mais aucune voix ne semble jaillir de cette béance outrageuse

Daria Morange paraît peu de temps après notre irruption dans la salle. Je suis aussitôt frappé par ses atours qui frisent le burlesque. Mention spéciale à sa robe crème lustrée dont la base coule sur le parquet de la scène, formant une série de cercles concentriques serrés. Je crois deviner, coiffant sa chevelure blond platine, une couronne argentée de forme hexagonale. Cette apparition surréelle excite mon esprit. Je me surprends à fantasmer la prestation à venir. J’imagine la voix de Daria Morange comme un rayonnement stellaire qui se moque des distances et du temps, demeurant perceptible à quiconque sachant déployer ses sens, mettre au point une écoute aiguisée, extralucide, diachronique. Daria Morange, à défaut d’être une star, m’apparaît comme un astre espiègle qui défie patiemment les années-lumière la séparant de son public.

Derrière moi, je devine la rumeur des spectateurs, sans pour autant l’entendre. L’ossature atypique de l’amphithéâtre semble éponger les ondes acoustiques. La chanteuse s’avance vers l’avant de la scène, s’immobilise à deux pas de l’arête du précipice. De concert, l’auditoire cesse de respirer. Mes yeux délaissent temporairement l’espace scénique pour sonder les profondeurs du gouffre. La lumière des rares projecteurs se perd dans un brouillard dense, plusieurs centaines de mètres plus bas. Un violent vertige me prend. Cisaillé par une migraine stridente, je dirige mon regard vers le bord de la scène, où l’artiste s’est statufiée, retenant tous nos souffles en otage.

Sans prévenir, la bouche de Daria Morange s’ouvre toute grande. Mais aucune voix ne semble jaillir de cette béance outrageuse. Les propriétés assourdissantes de la salle ne suffisent pas à expliquer un tel mutisme. J’observe plus attentivement.

Je vois le chant de Daria Morange couler abondamment sur son menton, cascader le long de sa gorge, humecter sa robe pour ensuite déborder à ses pieds, atteignant finalement le bord du gouffre. Voir une voix sans pouvoir l’entendre est aussi étrange qu’insupportable. La vision de ce chant plongeant dans l’abîme me cause un vertige anxiogène. Daria Morange est un point ténu qui chante en silence, dont la voix-torrent s’échappe là où le soleil ne brille jamais, perdue pour de bon. Ce silence à tue-tête ne m’avalera pas. Je me lève et m’avance vers l’extrémité de l’estrade.

Un triste écho de voix vient effleurer mes oreilles. Je n’ai jamais rien entendu d’aussi froid. À croire que ce chant s’érode, se lacère contre la paroi du ravin qu’il tente de gravir pour m’atteindre. C’est peine perdue. Entre cette bouche-fontaine et moi réside une fracture incommensurable. Daria stridule et cliquette. Daria dissone, m’agresse comme le ferait une taraudeuse forant mes tympans. Daria fait tout sauf chanter.

Mon imaginaire desséché s’embrase à nouveau. Je visualise un empilement de notes, de partitions mortes gisant au pied de la falaise, des centaines de mètres plus bas. La liquidité du chant qui flue de l’artiste a tôt fait de m’inspirer autre chose, une image beaucoup moins macabre, celle d’un lac de musique. Une gigantesque piscine où s’amassent graduellement de multiples mélodies, bassin dans lequel les spectateurs seraient appelés à plonger comme autant de baigneurs assoiffés de rythmes, de notes et d’accords. Cette perspective m’insuffle un air un peu plus respirable, atténue mon vertige. J’hésite pourtant à exécuter le grand plongeon. Tôt ou tard, la piscine s’emplira et je serai à même de m’y tremper les pieds.

Alexandre Roy

Originaire de Montréal où il réside encore aujourd’hui, Alexandre Roy écrit depuis qu’il sait lire. En 2017, il obtient sa maîtrise de l’Université de Montréal en littératures de langue française. Son mémoire en recherche-création explore, via l’écriture d’un roman et l’étude d’une œuvre de Jean Echenoz, l’écriture narrative contemporaine et sa mise à distance des codes du récit. Alexandre compte de nombreuses publications, essentiellement des nouvelles, mais également quelques poèmes, dans diverses revues, dont Le Pied, Caractère, Chaloupe et le site web de la revue PLANCHES.

Illustration par Élise Warren

Candidate à la maîtrise en création littéraire à l’Université du Québec à Montréal, Élise Warren aime les chats, est féministe et souhaite devenir une sorcière. Depuis quelques années elle a investi les domaines visuels par plaisir et décide (enfin) de s’y consacrer pleinement car elle adore illustrer. Cofondatrice de la revue Saturne, Élise rêve de pouvoir consolider tous ses intérêts (magie, dessins, écriture et féminisme — et chats) dans un même emploi (mais elle cherche encore).