Fluide, je fuis

Le jour se décline lentement, s’étire derrière lhorizon. En pleine ville, le monde se renverse sous un chant inconcevable, celui dune planète lointaine. Saturne se loge dans quatre corps, quatre êtres perdus sous la plume de quatre auteur.es. Un défi relevé même si nos oreilles en saignent.

 

Partie 2

Je rentre chez moi. J’ai attendu trop longtemps. Le ruban adhésif me brûle au creux du coude. J’ai hâte d’arracher la compresse souillée, durcie. J’entre dans la station Honoré-Beaugrand à la suite d’un groupe d’écoliers. Je marche plus vite, dévale les escaliers humides en pensant au siège de plastique sur lequel je m’effondrerai jusqu’à Beaudry. Un tourniquet autorise ma plongée sur le quai. J’arrête au milieu, les mains dans les poches, devant l’absence du wagon habituel. Les voyageurs s’accumulent tout autour, dépêchés par le grondement étouffé du train qui approche. Une brise tiède s’échappe du tunnel. Mes cheveux dansent sur mon front quand les hauts-parleurs crachent un sifflement exagéré, un cri de tempête. La masse humaine se cambre quand le son la traverse, saisie par le ventre. L’espace plie sous mes pieds, les petits points jaunes glissent derrière moi, et je bascule dans le trou. Les rails ont disparu, remplacés par une route vers les profondeurs de la Terre.

Je marche sur une ligne 

Dans le noir les années grattent les murs

Crient leur passage frottent sur le roc rebondissent  

Sur l’eau mes tympans  

Le temps crépite

Dans le noir le plus noir, quelque chose émane de mon abdomen. Un infime scintillement. Mon corps nu avance, une aiguille pendue au bras. Je la retire, elle est toujours là. Le sang coule sur ma peau imperméable, tombe sans laisser de trace. Je ne connaissais pas le bruit du vide, un écho lointain qui s’engouffre dans ma tête et m’assourdit juste assez pour que je n’entende plus qu’une vibration gracile, acérée, surnaturelle. Mes orteils s’accrochent à l’arête du chemin, un angle droit intransigeant. J’enjambe une cavité cubique, puis une autre, puis une autre, m’équilibre sur le cercle de tête. Je voyage en roue dentée, dans un engrenage amputé qui mène à sa fin, un bâton immense, une branche, un tronc sur lequel je me lance à toute force. Le bois ruisselle.  

Je marche sous la mer 

Dans le noir les poissons percent mon visage  

Éclaboussent la lumière de ma chair 

Si petite une voix respire 

Si petite

Le temps crépite

Les mains les pieds mouillés, je rampe sur une bande d’écorce. Les abysses coupés en deux me laissent passer, touriste de fosse et de fond. Les anguilles roulent autour de mes chevilles, un épais tentacule me caresse la nuque, je gonfle comme une poupée d’air je m’allonge m’étends me distends et me vide par le tuyau chirurgical. Créatures marines nous devenons un grand poisson en route nous nageons faisons fuir de sang d’encre et de fougue, ensemble nous brillons. La matière s’écarte au passage nous franchissons les temps sombres, les souvenirs noyés à la main, l’ombre interminable des gens sur le quai figés la tête à l’envers les yeux vides, vraiment, disparus avalés par la gravité en furie. Mes attaches se défilent, ondulent jusqu’à se perdre dans l’obscurité. Je trébuche sur le sol inégal, passerelles serpentines de racines. J’arpente précautionneusement le chemin tortueux qui plonge vers le ciel. 

Je marche sur un arbre gigantesque 

Dans le noir l’écho me pousse la peau 

Se pèle sous les couches un éclair

Brise les fenêtre entre sans demander 

Je me perds en profondeurs 

Je cours sur le tronc fissuré, traverse les grands fonds, les zones de pêche, j’évite les crabes du bout des orteils, je fonce vers la terre droit devant. Je ramasse mon crâne étourdi d’une main recolle la peau qui me pend du menton j’ai l’air neuf la nature me guérit chaque fois. J’entre dans un tunnel de glaise les oiseaux chantent si haut ils m’attendent dehors. L’éclat démesuré de mon ventre m’éclaire la route et je refais surface en plein air, m’envole comme un ballon. D’ici je vois d’où je viens d’un nid de fourmis d’une montagne trouée d’un volcan. Je pars là-haut mon corps de nuage s’efface quand l’aiguille tombe finalement, je dégonfle me défais décompose en vol, samare tombée d’ailleurs. Je tournoie et pirouette sur la ville, mon ombre noircit les maisons les piscines et les parcs, je fais peur aux enfants qui regardent. Je ferme les yeux l’univers fait la ronde.  

Je marche dans le vide 

Parcours mes orbites 

Je révolutionne sans bruit 

M’échoue d’un coup les jambes droites 

J’ouvre un œil. Les hauts-parleurs se sont tus. Je me tiens debout sur le plancher du métro, entre dix autres passagers qui attendent le train. Le silence me fait perdre l’équilibre, je vacille et m’appuie sur une femme près de moi. Ses lèvres remuent sans le son. Elle pointe mon bras couvert de sang séché quand je remarque sa main tremblante, elle aussi tapissée d’indéfinissables motifs rouges.

Lire les autres parties de cette oeuvre collective Il faut se rendre à l’heure bleue :

 

  

Julie Roy

Étudiante à la maîtrise en création littéraire à l’UQÀM, Julie Roy refuse de manger ce qui a (déjà eu) des yeux. Éditrice et réviseure à la revue Saturne, Julie est une féministe imparfaite qui rêve en secret de devenir gauchère.

Illustration par Élise Warren

Candidate à la maîtrise en création littéraire à l’Université du Québec à Montréal, Élise Warren aime les chats, est féministe et souhaite devenir une sorcière. Cofondatrice de la revue Saturne, Élise rêve de pouvoir consolider tous ses intérêts (magie, dessins, écriture et féminisme — et chats) dans un même emploi (mais elle cherche encore).