Dans sa chambre

Le matin peine à surgir dans sa chambre—ce sont les rideaux, leur fermeture constante. Un territoire irrésolu entre les dérives nocturnes et la retenue du jour.

 

 

Une nuit comme les précédentes. Les mots à demi mâchés dans son sommeil; la frontière entre son abandon et mon éveil. Du bout du doigt, je transcris les sons sur les draps, tente de déchiffrer leur sens—au matin, il n’en restera qu’un froissement, un oubli à recommencer. Je guette le prochain murmure, son réveil immobile entre le rêve et la réalité—le corps bien droit, la main tâtonnante, l’absence de repères. Le silence s’allonge, entoure les mouvements imperceptibles de ses cheveux, alors que ses yeux creusent l’opacité. Les chiffres du cadran, la lumière rouge de l’écran, le reflet de sa montre sont les seuls éclats qui résistent à la noirceur de la chambre; il les reconnaît, mais tout se déforme malgré lui. Que perçoit-il, cette fois—le phare d’une bicyclette, d’un train, ou la lueur d’une lanterne, celle de ce vieux pêcheur dans le rêve dont il oublie chaque fois la fin. J’hésite à prononcer son prénom.  

Il fouille le vide du regard—une part de lui-même le presse de retrouver la logique, l’explication de sa vision nocturne—, se méfie de sa propre confusion. À cette heure, la rationalité, son arme habituelle, ne se méfie plus du charme de l’onirisme. Submergé par le rêve, il m’est tout à coup étranger, si vulnérable. Puis, la panique. Il pointe l’écran, essoufflé, regarde il part vite aide-moi il faut le retenir regarde. Le loup de mer quitte la rive, chaque nuit depuis une semaine, il s’enfonce entre les vagues sans se retourner. Seul à le voir, il reste assis, le corps trop droit, à fixer le point lumineux; l’impuissance est grande. Je dois briser cette attente, je prononce son nom. Il gémit, l’angoisse abandonne alors ses muscles, la nuit peut reprendre son cours. Sur l’oreiller, une mèche de mes cheveux se soulève au rythme de ses expirations. Le blond se fond dans la blancheur de la taie; je m’affaisse à mon tour. 

L’aube apparaît, provoquée par la lumière de son cellulaire. Mes yeux se heurtent à l’artifice; mes oreilles, à la musique métallique qui annonce les obligations. Les délires s’éclipsent entre les couvertures, et l’oubli rase l’imaginaire. Malgré mon corps alarmé, les remous de la nuit me bercent encore. L’envie viscérale de me loger entre deux vagues. Lui, non—ses yeux filtrent déjà le contenu de l’écran. Devant son air pensif, je me lève, tant bien que mal, pour faire du café. La vie diurne doit recommencer. Il ne tarde pas, s’habille, parfois il interrompt son élan — des bribes du songe entre les yeux. Je retourne dans la chambre, deux tasses à la main; l’air est humide, l’obscurité déguise l’heure réelle. Je n’ose pas le questionner.

 

À cette heure, la rationalité, son arme habituelle, ne se méfie plus du charme de l’onirisme. Submergé par le rêve, il m’est tout à coup étranger, si vulnérable. Puis, la panique.

La nuit suivante, la même appréhension. Je reconnais le moment où sa respiration se transforme, s’harmonise à sa chute. Des spasmes enroulent ses bras, ses jambes, sa voix. Comme si le silence, gardé le jour, faisait crier son corps la nuit. Tous ses membres se raidissent, son cou s’étire et ses yeux s’ouvrent, néanmoins il demeure piégé par la somnolence. Les lumières minuscules des appareils se travestissent en fictions nocturnes. Comme la veille, son regard s’arrête sur le point rouge au bas de l’écran, anxieux, il s’en va retiens-le. Sa respiration s’accélère. Je murmure son prénom, mais il ne se calme pas, reste du côté du songe. Il a peur—ou est-ce une fascination—, il fixe encore la lumière, cette lanterne invisible. Il marmonne des mots que je ne comprends pas, semble répondre à quelqu’un—saura-t-il enfin la raison de son départ, pourquoi ce vieux pêcheur préfère-t-il toujours l’océan aux regrets? Le silence, trop vaste, entrecoupe les flots de parole. Dois-je le toucher, achever l’illusion? Mais bientôt, le corps se détend, la tête bouge dans tous les sens. J’observe les recoins de la pièce, je veux y voir ce qui le trouble chaque nuit. Rien ne m’apparaît, seulement le risque de me noyer dans cette noirceur, d’être étouffée sous son poids. C’est alors que vers la gauche, un frétillement attire mon regard. Les rideaux bougent—avais-je fermé la fenêtre? Je me tourne vers lui qui continue de regarder le mur, le plafond, le garde-robe. Je dis une deuxième fois son nom, en vain. Entre les pans de tissu, un fil de lumière pâle scinde le gouffre. Il s’agite davantage. J’ai du mal à respirer—suis-je réveillée? Incapable de rester allongée, je me lève, absorbée par le tracé étincelant. J’entrouvre les rideaux: un cri se coince dans ma gorge. Que dire, sinon que le ciel m’était jusque-là inconnu. Des réseaux chatoyants de couleur verdâtre se meuvent en un bleu des fonds marins, suivent les courbes d’une lente rivière astrale, infinie. Les formes s’allongent, s’éloignent et se rejoignent dans une fluidité scintillante. À mon tour, je me sens en décalage avec la réalité, en marge d’une beauté que je n’ai jamais vue aussi noble. Il me semble que le ciel se meurt et renaît en même temps, je n’arrive pas à saisir l’essence de ce plafond de soie. C’est sa voix qui me distrait, claire et apaisée, cette fois, il m’a laissé sa lanterne. Partout dans la chambre, les faisceaux font briller la poussière en suspens. On pourrait les confondre avec les particules miroitantes dans les profondeurs de l’eau. Il balbutie encore un peu et se rendort sans s’être réveillé. Le cri s’est dilué dans ma poitrine. Je regarde à nouveau dehors. Le ciel—ou étaient-ce les reflets de la mer—m’est redevenu familier: noir, à peine étoilé. La lueur d’un lampadaire éclaire timidement la pièce. Je laisse les rideaux ouverts avant de le rejoindre dans le lit. L’impression de décalage persiste à l’intérieur de moi, je jette un regard au point rouge lumineux. Je prononce son prénom, sans réponse.

 

 

Le matin, étrangement, s’invite avec quelques rayons. Aucun écho technologique ne résonne; je suis étonnée. Il est réveillé, s’active dans la cuisine. Une tasse fume sur ma table de chevet. Il chantonne. En repassant par la chambre, il me sourit, imperceptiblement—aucune trace du songe ne plisse son visage. Son silence n’est plus hanté, comme si l’homme du rêve avait prononcé les mots qu’il fallait pour l’apaiser. Ou peut-être avait-t-il ressenti les aurores? Je ne le questionne pas — son agitation, sa dérive répétée, s’est dissipée. Je me rendors en le laissant à sa journée. À mon éveil, il y a sur les draps des murmures indéchiffrables—un oubli à recommencer.

Leïka Morin

Après l’obtention d’un certificat en théâtre et d’un baccalauréat en création littéraire, Leïka Morin se consacre à une maîtrise en littérature des femmes à l’Université Laval. Très impliquée dans le milieu culturel de Québec, elle a travaillé au sein de l’équipe de la Maison de la littérature et du festival Québec en toutes lettres. Elle occupe actuellement le poste de conseillère en communication pour la mesure Première Ovation qui soutient la relève artistique de la ville de Québec