Éclipsée

Assise en tailleur dans mon quotidien, allongée de part en part des erreurs que j’accepte, couchée en travers de ce dont je ne me soucie plus, je fouille mes poches pour entendre quelques sous s’entrechoquer. Le même bruit que des glaçons dans un verre. Il n’y a plus que ça, le métal froid sous mes doigts et aucun rêve sous mes paupières. 

Comme on retourne la manche cousue à l’envers, tirer patiemment le fil des nuits, centimètre par centimètre, pour revenir à un temps où je n’accomplissais pas simplement dans mon sommeil les tâches de la journée: corriger des copies, expliquer des participes passés, préparer mes repas. 

Enfant, des songes si terrifiants me hantaient que je luttais pour rester éveillée, ne prenant conscience de m’être endormie, épuisée, qu’au milieu d’un songe. Je tentais alors de toutes mes forces d’en sortir. Je n’éteignais jamais la lumière de ma chambre rose: elle devait me guider hors des limbes. Quand le danger me guettait, je prenais un élan pour m’envoler et je retombais alors en moi-même. Je ne m’y sentais pas tellement mieux. 

 

 

Ma grand-mère sonne à la porte, mais ce n’est pas elle. C’est Jafar, le méchant de Aladdin, qui se cache sous ses lunettes fumées. Je veux convaincre ma mère de ne pas ouvrir. Elle n’écoute pas. Jafar s’assoit au salon et discute avec mes parents. Me regarde de ses yeux brillants de méchanceté sous les verres noirs. Rien de terrible ne se passe, mais c’est pire: l’attente se pose en brique sur mon cœur d’enfant. Je me bats pour me réveiller. 

 

 

La semaine dernière, tard le soir, un homme me fixe dans le métro. Il descend aussi à la station Beaubien. Dès que je m’éloigne un peu le long du trottoir, il m’apostrophe, puis me demande s’il peut m’accompagner jusque chez moi. Je lui réponds, trop poliment, que je préfère être seule et, souhaitant rester parmi les gens, décide d’attendre l’autobus au lieu de marcher. 

Il n’y a pas d’élan assez grand pour que je sorte de sous mes seins lourds, pour devenir plus immense que mes hanches, pour ne pas rester prisonnière de mes robes d’été. Peu importe les diplômes que j’accumule, je retombe dans ce corps de femme que le danger guette sans cesse. 

 

 

En l’absence de mes parents, je suis chez eux, dans mon ancienne chambre. Ma sœur dort déjà dans son lit. Des pas se font soudain entendre au rez-de-chaussée. Je tente de me rassurer en me disant que ce doit être ma grand-mère, qui vit à côté, malgré le caractère improbable d’une visite si tardive. La personne se met à siffler: je comprends que ce n’est pas elle. Un pas lourd résonne, un pas de bottes de travail. L’intrus monte l’escalier, et je m’en vais dans la chambre de ma sœur pour la réveiller. Je n’y parviens pas. Lorsque la porte s’ouvre, je me cache derrière le bureau. Il y a un saut dans le temps. Des mois plus tard, je vis calmement avec le fantôme de ma sœur. J’essaie de lui faire croire qu’elle n’est pas morte. Elle me confie, fâchée, que les gens l’ignorent sur les réseaux sociaux.

 

 

J’ai de minuscules yeux bruns, de la couleur la plus ordinaire, qui ont l’étrange faculté de voir toujours, simultanément, le sublime et la laideur, l’élévation et la chute qu’elle contient. En posant mon regard dans la noirceur, j’y ménage une percée de lumière sans même le vouloir. L’inverse est vrai aussi. 

Souvent, je rêve que je suis témoin d’un viol ou d’un meurtre qui se prépare. Au moment où il est commis, je deviens la victime. Je me retrouve ensuite dans la peau du coupable, vivant avec le poids du crime posé en brique sur ma cage thoracique. Peu importe mon rôle, je sais que ce n’est pas vrai, que c’est moi incarnée en eux, voyant par leurs yeux pour un instant. C’est là ma vraie identité: celle d’un témoin n’échappant jamais ni au coup de couteau ni au remords. Je n’arrive pas à rester d’un seul côté des choses, je n’arrive pas à me contenir dans une seule conscience—condamnée à être la victime, son bourreau et l’œil immobile posé sur l’immonde. 

 

Il n’y a pas d’élan assez grand pour que je sorte de sous mes seins lourds, pour devenir plus immense que mes hanches, pour ne pas rester prisonnière de mes robes d’été.

Les histoires des autres me fascinent, m’atteignent plus que ma propre vie. Enfant, je ne faisais que lire, je ne parlais pratiquement à personne, parce qu’il aurait fallu que j’aie quelque chose à répondre. Mes collègues m’apprécient souvent pour ma «bonne écoute», mais il s’agit en fait du refus avare de révéler le peu qu’il y a à savoir à propos de moi. Les coiffeuses me font peur: je me coupe les cheveux moi-même pour ne pas avoir à me confier à une inconnue. 

Je ne saurai jamais ce que c’est d’être quelqu’un d’autre, et j’ai pourtant l’impression de ne savoir que cela. Au début, j’écrivais parce qu’il me semblait que c’était l’espace pour dire ce dont je ne cessais d’être témoin, ce que je sentais d’altérité en moi. Pour donner à entendre des voix qui ne sont pas tout à fait la mienne et dans lesquelles je me noie en rêve. Il m’est venu un sentiment d’imposture, la conscience de dérober quelque chose chaque fois que je n’offre pas que moi dans le texte. 

Ce qu’il y a, c’est que l’être incertain, l’être s’envolant et retombant un peu en dehors de son corps, l’être incapable de continuer à voir la scène de ses propres yeux, l’être trop enclin à s’enterrer sous des mots décrivant les autres, il n’a pas grand-chose à raconter qui lui appartienne en propre. Je ne reviens de la nuit qu’avec, dans les plis de mes mains, la trace d’un échec.

 

 

Chaque fois que j’ai été entichée ou même amoureuse, je n’ai pas rêvé beaucoup à la femme en question. Même mon subconscient redoute la fin, cherche à ne pas épuiser la magie. Nous deux au bord d’une piscine. Elle dans une robe verte. Nous dessinons ensemble. Parfois, je me réveille en me souvenant simplement qu’elle était là. Que sa lumière m’enveloppait à travers les heures les plus noires de la nuit.

 

 

Il y aurait quelque chose de trop facile à voler les rêves des autres. Je m’use plutôt les paumes à distribuer mes cauchemars. 

Les cauchemars vont de pair avec le soulagement qui ponctue leur fin. Les rêves heureux me heurtent bien plus: ils ne durent que quelques minutes—durant lesquelles j’ai parfois déjà douloureusement conscience que ce ne sera jamais vrai—et me laissent avec le désenchantement des heures durant. Je crains presque davantage de corriger dans mon sommeil que d’être encore assassinée: c’est qu’une autre mort que de ne parvenir qu’à fonctionner. 

Maintenant, je dors sans allumer de lampe. Je la crains plus que tout: elle vole quelque chose de moi dès qu’elle s’éteint. 

Edith Payette

Originaire de Lanaudière, Édith Payette a complété un baccalauréat en Littératures de langue française à l’Université de Montréal. Elle est présentement étudiante à la maîtrise en recherche-création. Ses recherches portent sur le personnage du double dans l’œuvre de Leonard Cohen. Elle a publié auparavant dans les revues Ekphrasis, Le Crachoir de Flaubert, Cavale et Le Pied.