Novembre 2019

Première

par

Laurence Bertrand

poésie
chasser la lumière

Prêtres

j’ai tant vu en soixante-dix ans

vos gradins des frissons     d’étoiles nauséeuses

vos épaules tachées
                                    de messes liquides
j’ai vu vos manches entrouvertes tels des canons
remplies du sable des rires d’enfants
votre bouche parfumée
en bouquets de croisades
fermée     comme les tombes

Je vous ai écoutés

chanter vos reflets aux chrétiens

piétinés sous un matin uriné du soleil

vous qui     toute ma jeunesse     faisiez entrer le vin par les sacristies de vos lèvres

                                                                                   les fenêtres de vos corps

pendant que les oiseaux
planaient
semblables à des avions terroristes
les horizons s’apparentaient aux drapeaux en berne     des chiens aboyaient
la neige
le vent se raclait
la gorge

je regardais les fillettes     en silence

des travailleurs couraient vers les usines     mangeaient l’aube     ces couples d’amoureux

                          tous des hommes avec des femmes

le parc se sentait abandonné
comme elle et moi     aujourd’hui
les poteaux de fils électriques debout
se tenaient courageusement la main          eux

Quand j’étais petite fille j’ai entendu

vos sermons     s’agenouiller dans mes oreilles

vos toux pleines de cendriers de fatigue

des rires cognaient sur les portes de vos dents

mais ne voulaient pas

sortir

ce soir j’entends les balustrades de vos premières moqueries
envers nous deux

son chapelet asphyxié     à elle
dégringole

Je me suis tellement confessée en soixante-dix ans

je devrais maintenant crier mon aveu

aux nuits

ensanglantées par vos voix     aux couvents et dortoirs des chairs

    aux toits ressemblant     au loin     à ses jambes de femme

croisées

prêtres

pourquoi ignorer mon péché     vos yeux injectés de fumeuses prières

vous me fixez à travers les cathédrales

si hautes qu’elles boudent le sol     vomissent leurs clochers     ne sont que des fusils     mosaïques d’étourdissements    votre richesse transpire

me laisseriez-vous
révéler
ma     première     vraie     amoureuse

Permettez-moi de glisser
entre les parloirs
décoiffés par vos fausses larmes     entre vos pensionnats autels d’habitudes
les rangées de bancs d’holocaustes
permettez-moi de toucher
sa magie difforme     où poussent des aurores de tremblements
ricanent des statues
ankylosées
oui
effleurer ses nus châteaux
ne vous détournez pas
laissez-moi raconter
l’ecchymose de la lenteur recrachant
ce qui nous appartient pour la première fois

vous ne pouvez comprendre ses hanches plus lisses que vos soutanes

ses ciels étourdis et sourds

en miettes d’hosties

laissez-moi avaler

                             sa bouche d’avalanches

                                                            d’émeutes

lécher les catacombes

de sa peau ridée     aussi noire qu’un tunnel

où chancellent les trains fiévreux

Je peux vous jurer qu’après l’amour

    des trafics de lumière polluent ses veines

les algues d’engourdissements éclaboussent ses longs cheveux

                                             cordages ne pêchant rien

l’âme poignardée de sommeil
je suis une cenne n’ayant jamais eu sa chance
au bord de mer de ses sourires
nos lèvres se gonflent du hasard des carambolages
mes doigts d’éclipses murmurent son égarement osseux
son haleine fait résonner son pays natal
pays antillais
rauque disparition d’un trésor elle brille
sous mes mains d’hospices
observer les attentats crucifiés à nos ongles
nos seins demeurent des pygargues

                                   et ma bouche     un avion

    atterrissant en cas d’urgence

nos volcans doivent toujours attendre

Notre mémoire     coupe à blanc
dormir en boulets de canon
extrême-onction des soupirs lumineux

notre innocence gondolée
Mais nous craignons encore de vous entendre

braconner nos rêves en brindilles

vous jouez avec les couvre-feux des paupières

crachez sur nous vos monastères en sueur

l’aimer
je souhaiterais que ce soit
un geste aussi banal
que de signer le livre des condoléances
à vos salons funéraires

Prêtres     pardonnez-moi

car nos paroles sont lourdes de cailloux

                        jetés

sur les bûchers de nos corps

je suis désolée qu’elle et moi salivions de mensonges

envers nos familles

nos valises refaites ont le poids des pierres tombales

nous nous exposons chaque jour aux balcons des regards

aimons ces chambres hésitantes où apprennent à se taire nos cachettes

nous rêvons d’une plage plus belle

que les peurs d’adolescentes

    trop grandes pour rester parmi nos têtes

en raison de vos cloîtres je dois plutôt
la laisser partir
comme la couleur fugue          des aurores boréales

Laurence Bertrand

Laurence Bertrand est née à Québec et elle étudie à l’Université Laval au baccalauréat en Études littéraires, concentration Création littéraire. Depuis quelques années, elle écrit de la poésie: elle a publié au Crachoir de Flaubertainsi qu’à la revue d’art Le Sabord. Laurence a également été récipiendaire de la bourse Hector-De Saint-Denys-Garneau. Elle est finaliste au Prix Piché de poésie.

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