2019

Chère vous

par

Pierre-Marc Asselin

essai
collection rumeurs

Chère vous,

Ou est-ce que je ne devrais pas plutôt dire « tu », puisque l’on ne se connaît pas le moins du monde, et que le «vous»,dans ce contexte, devient presque indécent.

Vous me pardonnerez, je pense, de ne pas écrire le genre de choses qui font frémir. Le papier est le pire support pour inscrire les sentiments. Vous avez certainement déjà remarqué à quel point il répudie la rhétorique de la reproduction.

J’aimerais pourtant vous toucher — paradoxe immense, je sais —, car on écrit pour toucher, même s’il serait beaucoup plus simple de vous toucher directement plutôt que de continuer à m’étendre sur le sujet. Le papier est une matière profondément sensuelle. Ça, vous l’aviez remarqué, je suppose. Je vous imagine très attentive aux plis qui divisent sa surface en trois parties égales. J’imagine vos mains qui tiennent la lettre des deux côtés. Puis, la droite qui se met à dévaler entre les lignes.

Vous êtes intelligente. Vous avez vu venir le retournement bien avant que je ne le dévoile. Vos mains, en parcourant le papier sur lequel je me suis longuement penché, palpent où j’ai palpé, goûtent où j’ai goûté et me parcourent, moi, bien plus que les mots. À force de vouloir le rendre supportable, je suis devenu le support, et il n’y avait que vos mains qui pouvaient me le révéler.

J’imagine vos mains qui tiennent la lettre des deux côtés. Puis, la droite qui se met à dévaler entre les lignes.

Maintenant, je me rappelle m’être recroquevillé pour pénétrer dans l’enveloppe, avoir léché la bande scellée de l’intérieur etattendu que le facteur vienne me chercher sur la table. Dans sa grande clairvoyance, il m’a fait sortir par la fente du passe-lettre. Moi qui croyais que ce passage était à sens unique. Je ne vous raconte pas toutes les mains entre lesquelles je suis passé. Je ne vous raconte pas comment la moiteur de leur paume n’a cessé d’humaniser mon parcours jusqu’à vous.

Mais vous êtes la première à me sortir de mon enceinte protectrice. Vous êtes la première à vous pencher sur ce qui se trouve à l’intérieur et à ne pas simplement vous fier aux inscriptions enfantines qui me destinaient à une mauvaise adresse.Combien d’âmes bien intentionnées ont tenté de me déchiffrer, alors que je brûlais d’être saisi?

Ne vous inquiétez pas, je ne sais pas trop, moi non plus, comment j’ai pu me rendre jusqu’à vous. Une page maquillée de taches d’encre vous effleure le cœur. N’est-ce pas là une chimie mystérieuse et inespérée? Je me sens choyé d’exister ainsi entre vos doigts qui me rendent, j’en ai bien peur, infiniment meilleur que je ne le sois.

J’avoue : vous êtes la première à remarquer que je suis fluide, que je n’ai de cesse de rechercher mon état d’avant séchage, d’avant pressage. Vous êtes la première à me lire et je sais que vous ne prenez pas votre tâche à la légère.

Et pour cela, je serai éternellement,

Votre pâte de copeaux bien à vous

Pierre-Marc Asselin

Pierre-Marc Asselin est diplômé de la maîtrise en études littéraires de l’Université du Québec à Montréal. Il a fait paraître des essais et des nouvelles dans Moebius, Contre-jour, Quartier F, Revue Saturne et le Crachoir de Flaubert. Il donne actuellement des cours de littérature et de français langue seconde à l’Université autonome du Nuevo Leon.

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