La koulchite : quand tout fait mal

de

Kamélia Hadjadji et Sanna Mansouri

essai

douleurs rebelles

tout, en arabe algérien koulchi, est douloureux,
il s’agit de la koulchite, pathologie féminine
très répandue et si bien connue ici.
Koulchite symptomatique des séismes
et de la détresse au féminin.

L’interdite, Malika Mokeddem

tout, en arabe algérien koulchi, est douloureux, il s’agit de la koulchite, pathologie féminine très répandue et si bien connue ici. Koulchite symptomatique des séismes et de la détresse au féminin.

L’interdite, Malika Mokeddem

Je me rappelle cette nuit où ma mère hurlait de douleur. Aïe… Aïe… Tellement qu’on n’avait pas eu le choix de la conduire à l’hôpital. Ces épisodes étaient récurrents. On savait qu’on allait revenir bredouille, sans explication, sans médication, mais elle insistait : il faut me ramener, ce n’est plus supportable.

 

Elle avait continué de hurler en public, à ça elle avait ajouté des pleurs. Je n’avais jamais le choix d’être là, et quand je la voyais s’afficher comme ça devant tout le monde, j’avais honte. On aurait dit une pièce de théâtre, une scène dramatique que j’avais déjà vue, où les pleureuses étaient inconsolables. Mais il n’y avait qu’une seule pleureuse et c’était ma mère. Je l’avais regardée avec dédain, elle était too much. Je me disais qu’il y avait autour, dans cet hôpital, des gens vraiment malades, des gens qui avaient eu de vrais accidents, des gens dans un état critique, et il y avait ma mère, ma mère qui dit tout le temps : j’ai mal partout. Il y avait ma mère qui débarquait avec sa douleur invisible.

 

Invisible, car on n’a jamais découvert la cause.

Malgré toutes les évaluations, on ne sait pas.

 

Je me rappellerais cette fois-là parmi toutes les fois, parce que le médecin a dit à mon père : la douleur de votre femme est psychologique. Depuis ce jour, mon père répète à ma mère : c’est dans ta tête. Depuis ce jour, il ne prend plus la peine de l’accompagner à l’hôpital. Depuis ce jour, elle s’est retrouvée seule.

 

∙∙∙

 

Dans son roman L’interdite (1993), Malika Mokeddem, écrivaine et médecin originaire du désert, écrit : « Je me réhabitue aux métaphores du langage somatique algérien » (Mokeddem, 1997, p. 87). Le corps s’exprime. Les tabous, la pudeur, le mauvais œil… je ne vais pas faire la liste de tout ce qui nous empêche de nous mettre à nu. Ni pourquoi d’ailleurs, ce serait trop long, et j’ai peur de nourrir les stéréotypes alors que les raisons sont multiples et loin d’être homogènes. Elles ont des racines profondes. Mais ce n’est pas parce qu’on ne dévoile pas certaines choses qu’on ne s’exprime pas à leur sujet ; la pudeur n’est d’ailleurs pas un muselage. Nous sommes pudiques, mais nous nous exprimons beaucoup. C’est que les choses passent par les sens ici, par les sens donc par le corps. S’en éloigner trop est peut-être une hérésie. Car le corps de l’individu est en relation d’interdépendance avec le corps social, lui-même en relation avec la terre, l’eau, l’air, le feu. Certain·e·s de mes camarades diraient : avec Dieu. Que peut-il bien lui arriver, à cet individu, à son corps, quand la terre est viciée, que les éléments se déchaînent, que la spiritualité n’a plus la cote ? Que peut-il lui arriver quand tout — koulchi — va mal ?

 

∙∙∙

 

Tout le monde a lâché ma mère, plus personne n’a cru à ses douleurs lombaires. Son mal n’est pas précis : diffus, chronique, on dit qu’elle l’invente, mais pour elle, c’est koulchi. J’ai lu plus tard que le terme scientifique est somatisation. Ce mot m’a permis de définir ce que tout le monde vit chez moi, un outil pour faire comprendre aux autres que oui, la douleur de ma mère est légitime.

 

Après tout, elle a vécu une guerre civile, même si elle est incapable de parler de cette période. Elle a vécu des violences physiques et psychologiques, même si elle n’arrive pas à poser des mots sur ses traumatismes. Pour elle, ce ne sont pas des traumatismes de toute façon, il s’agit de la norme. Pour elle et pour toute ma famille, nous sommes vouées à souffrir, nous les femmes malheureuses, nous les femmes du hem.

 

Il y a beaucoup de tabous dans sa douleur.

Les cris parlent pour elle.

Les larmes aussi.

Le langage, lui, échoue.

Le langage devient un outil tout aussi vulnérable qu’elle.

Et le corps devient réceptacle de la maladie.

 

∙∙∙

 

Les tabous culturels nord-africains face à la santé mentale empêchent l’expression de la douleur à travers la parole. Comme dans le roman de Mokeddem, cette douleur se traduit donc en maux plutôt qu’en mots, le corps demeurant sans doute le seul réceptacle de la maladie. Car comment avoir le sens de la maladie mentale dans le langage si celle-ci n’existe pas ? Il faut bien comprendre : elle existe, mais pas comme vous vous l’imaginez, pas comme ça, à l’envers. Pour la médecine occidentale, il s’agit sans équivoque d’un cas perdu, lost in translation. Pour nous, une façon d’être au monde. La beauté peut-être.

 

Dans son essai « De la violence », paru dans Les damnés de la terre (1961), le psychiatre martiniquais de nationalité algérienne Frantz Fanon parle de l’agressivité sédimentée dans les muscles du colonisé ou encore de la tension musculaire du colonisé. « La première chose que l’indigène apprend », écrit-il, « c’est à rester à sa place, à ne pas dépasser les limites » (Fanon, 2002, p. 53) face à la violence du monde colonial ; on pourrait ajouter néocolonial, en somme le capitalisme racial. « C’est pourquoi les rêves de l’indigène sont des rêves musculaires, des rêves d’action, des rêves agressifs » (ibid.), poursuit-il. Voyez la place du corps dans cette explication de la lutte.

 

Dans le monde colonial, l’affectivité du colonisé est maintenue à fleur de peau comme une plaie vive qui fuit l’agent caustique. Et le psychisme se rétracte, s’oblitère, se décharge dans des démonstrations musculaires qui ont fait dire à des hommes très savants que le colonisé est un hystérique. Cette affectivité en érection, épiée par des gardiens invisibles mais qui communiquent avec le noyau de la personnalité, va se complaire avec érotisme dans les dissolutions motrices de la crise (ibid., p. 57).

 

À l’époque où ce livre a été publié, un an avant l’indépendance algérienne, les dissolutions motrices de la crise désignées par Fanon, c’était ces seuls remèdes disponibles et immédiats au mal-être des colonisés : les luttes fratricides et les décharges émotionnelles de la danse ou de la possession. Aujourd’hui, les temps ont changé, mais le monde reste colonial, patriarcal, capitaliste, profondément raciste. Même l’Algérie y passe. Mondialisation, dit-on. L’oppression est planétaire ; l’affectivité, toujours en érection, pour reprendre Fanon.

 

Où va tout cet affect corporel, maintenant que rixes tribales et transe ne sont plus à la mode ? Qu’est-ce qui est à la mode en psychiatrie, à cette époque mondialisée qui a l’individualisme pour mot d’ordre ? La dépression, bien sûr. Certain·e·s vont jusqu’à l’appeler : le mal du siècle.

 

∙∙∙

 

Iels ne comprennent pas nos dépressions.

 

Dans le collectif Pissed pestes puissantes que j’ai dirigé (2023), l’autrice Anya Nousri dit dans son texte « L’hem dans le sang » : « Les psychologues sont formés sur les enjeux culturels and shit like that comme s’ils ne comptaient jamais nous rencontrer » (Nousri, 2023, p. 126). Ce qu’elle dit, c’est que les structures ne sont pas faites pour accueillir nos narratifs. Les approches psychologiques pour les personnes racisées sont inadéquates. Nousri explique que le plan de traitement de sa psychologue se transforme en une course aux solutions retranchées du social : télécharger une application de méditation, faire du sport, réguler le sommeil, avoir une alimentation saine. Et lorsqu’elle tente de pointer du doigt les démarches qui pourraient vraiment l’aider, la personne censée l’accompagner est désemparée :

 

Mes propos court-circuitent ses approches. Si mes idées ne vont pas dans le même sens que ses théories, mes suggestions deviennent tout de suite illégitimes. L’approche individuelle n’est sans doute pas la bonne. Elle [la psychologue] me dévisage avec des yeux ronds. J’insiste, il faut regarder les structures et les dynamiques sociales plus larges. On ne peut pas travailler sur moi en dépolitisant mon expérience alors que ce qui contamine ma relation avec mes parents découle de phénomènes qui nous dépassent : colonisation, guerre, replis sur soi, traumatismes, pauvreté, immigration, déracinement… (ibid., p. 122)

 

Lorsque Nousri martèle qu’il faut inclure ce type d’analyse dans la démarche thérapeutique, sa psychologue lui répond : oui, mais plus concrètement, vous avez vraiment besoin de faire du sport et de réguler votre sommeil.

 

Je me sens pareil, illégitime dans le soin, spécialement lorsqu’il s’agit d’enjeux touchant la santé mentale. Mon corps ne trouve pas sa place, mes expériences non plus, ni même mon langage. On m’encourage alors à trouver et à entamer un processus de guérison dans d’autres structures. Le problème, c’est que je vis en Occident et qu’il est donc difficile d’en trouver, et même de les considérer parce que je suis sociabilisée ici. On entend souvent que la solution se trouve au sein de nos communautés, mais comment faire quand nos communautés vont mal ? Comment faire quand on sent que c’est nous qui avons, grâce à nos privilèges, le devoir d’en prendre soin ? Avons-nous le droit, face à tous leurs sacrifices, de les regarder et de dire : j’ai mal, je souffre moi aussi ?

 

J’ai récemment fréquenté un groupe de discussion où on s’était posé cette question entre nous. À la fin, Kamélia m’a rappelé qu’on est ensemble : que les nôtres ne se trouvent pas dans un paradigme et nous dans un autre, qu’on n’est pas diamétralement opposés. Même si nos expériences ne sont pas pareilles, la transmission intergénérationnelle fait en sorte qu’on partage la douleur. Et même si on n’arrive pas encore à guérir ensemble, on se transmet nos remèdes : ma tante qui me propose le rituel du sel lorsqu’elle pense pouvoir me retirer le mauvais œil. Ma mère qui fait exploser un œuf pour mettre fin à ma rage de dents. La purification chez le marabout, les guérisseuses du village de nos ancêtres, moi qui écris avec ma famille dans la tête, dans les yeux, dans les mains. Ma grand-mère qui me fait des invocations, qui me souhaite un emploi décent qui me permettrait d’être assise devant un bureau, un souhait qui témoigne de sa propre souffrance, de la lourdeur dans ses jambes due à la besogne dans les champs. Elle me souhaite des jambes légères. Je la rassure, je n’ose pas lui dire qu’on ne combat pas la précarité en seulement deux générations, je lui dis que je travaillerai très fort, même si je sais que ça ne suffira pas, que ma classe et ma race parleront toujours pour moi, qu’elles auront toujours le dessus. Je la rassure, je lui dis que grâce à ses douâa j’ai eu une bourse, mais je tais les bourses plus importantes que je n’ai pas eues, celles que je ne pourrai jamais avoir, je me tais et lui confère tout son pouvoir, ma foi en ses invocations exaucées.

 

∙∙∙

 

Puisque c’est le corps qui dicte, l’individu nord-africain qui somatise n’est pas responsable de ce qui lui arrive. Sa conscience n’est pas en jeu, et il a raison. S’il est bel et bien déprimé, il esquive toutefois le diagnostic de dépression, qui est un cul-de-sac de toute façon. Vous ne m’avez pas vue arriver avec Fanon ? L’individu est malade parce qu’il est colonisé. Il vit sous l’empire et sa violence. Comme nous toustes aujourd’hui, car le système oppresseur, capitaliste, patriarcal, blanc, hétérosexuel/cisgenre, capacitiste et déshumanisant s’est répandu, le colon a fait sa job. Bien sûr, il y a toujours des gens pour qui c’est pire. Mais l’ennemi demeure le même. Il a pris de l’ampleur.

 

La dépression, dans son acception occidentale cloîtrée, est un scam. On se demande quelle peut bien en être la cause. On a cherché du côté des neurotransmetteurs, de l’inflammation, de la génétique. On a cherché tout cela en nous répétant que, bien sûr, il ne fallait pas négliger les causes environnementales, mais puisque « seulement » 10 % à 15 % de la population fait une dépression au cours de sa vie, ce doit être eux autres le problème, ne voyez-vous pas qu’ils sont tristes pour rien ? Les statistiques ont augmenté pendant la pandémie, mais tout ça, ce n’est pas grave. Avant, à l’époque où je suivais encore des études de médecine, il fallait deux semaines de dysfonctionnement pour diagnostiquer une dépression. Aujourd’hui, c’est deux mois. Qui décide de combien de temps c’est normal d’être triste pour rien ? Est-ce qu’on peut vraiment être triste pour rien ? Les croyant·e·s cherchent à savoir.

 

Dans son livre La fatigue d’être soi (1998), le sociologue Alain Ehrenberg fait une analyse sociale de la dépression un peu à côté de la plaque, mais il comprend quelque chose de fondamental : la colère d’autrefois s’est retournée contre l’individu, s’est muée en tristesse. D’où vient ce glissement ? De l’individualisme. Citons Fanon une autre fois :

 

L’intellectuel colonisé avait appris de ses maîtres que l’individu doit s’affirmer. La bourgeoisie colonialiste avait enfoncé à coups de pilon dans l’esprit du colonisé l’idée d’une société d’individus où chacun s’enferme dans sa subjectivité, où la richesse est celle de la pensée. Or, le colonisé qui aura la chance de s’enfouir dans le peuple pendant la lutte de libération va découvrir la fausseté de cette théorie (Fanon, 2002, p. 49).

 

La vilaine prouesse du monde moderne est cette mystification, garante de la méritocratie : faire croire à toustes qu’iels sont les seul·e·s responsables de leurs actes, qu’iels sont les seul·e·s dépositaires du sens de leur vie. La colère et le mal-être associé n’ont alors plus de cause externe et se retournent contre l’individu souverain, l’individu-trajectoire à la conquête de son identité personnelle et de sa réussite sociale, seul responsable dit-on. Car il n’a plus que lui-même à blâmer dans un monde où la liberté se conjugue au singulier. Sauf que la colère envers soi tourne à vide et se transforme très vite en dépression. Pour le Nord-Africain colonisé, la cause des maux est aussi passée d’externe — soit le frère d’une tribu voisine ou encore un démon, un djinn — à interne : mon corps me lâche, s’écrie-t-il maintenant (l’interne n’est pas l’intériorité chez lui). Il le sent concrètement ; la tension dans son corps n’est pas évacuée, elle habite sa chair. Les Nord-africain·e·s d’aujourd’hui sont peut-être à la merci — permettez l’expression — de la dépression de leur corps. Si vous êtes tristes pour rien, les nôtres ont mal pour rien.

Le remède n’est alors plus le même. De la lutte contre son propre frère ou contre les démons qui le hantent, on passe à quelque chose de plus insidieux. On doit lutter contre son propre corps, ce corps qui est malade, qui a toutes les raisons de l’être. La dépression est une maladie sociale. Surtout quand il n’y a plus de social. Ehrenberg écrit : « Fatigués et vides, agités et violents, bref, nerveux, nous mesurons dans nos corps le poids de la souveraineté individuelle » (Ehrenberg, 1998, p. 15 ; je souligne) — souveraineté qui n’existe pas dans les faits, ce que, fâcheusement, Ehrenberg échoue à défendre. Il ajoute : « Déplacement décisif de la lourde tâche à bien se porter qui, selon Freud, est le lot du civilisé. » (ibid.) J’ajoute à sa suite : les civilisés font fausse route.

 

∙∙∙

 

Ma tante me sort l’entièreté de son dossier médical. Quatre immenses classeurs saturés de feuilles. Elle me demande de lire chaque page. Par respect, je prends la première page. Cancer du pancréas. Je passe rapidement sur la deuxième page, des détails de chaque traitement, de chacune de ses évaluations, de leur évolution. Non, je veux que tu lises tout. Je ne comprends pas les trois quarts de ces termes, ça ne m’évoque rien, je ne suis pas médecin moi, j’étudie en littérature tu le sais. Je m’en fous, j’ai besoin que tu lises tout. Alors je lis les dix, quinze premières pages, avant de tomber sur le deuxième diagnostic, cancer du sein. Rebelote, je dois tout lire. Après plusieurs diagnostics différents, je commence à cogner des clous. Je suis face à un cortège de maladies, une procession de syndromes et de pathologies. C’est bon tata, je crois que j’ai compris. Non, j’ai besoin que tu lises tout, car plus personne ne me croit. Tout le monde pense que j’exagère. Tout le monde pense que j’invente, que je délire, que je me suis créé des maladies, qu’elles sont fausses, que je cherche de l’attention. J’ai besoin que tu les lises pour te porter garante, pour me défendre la prochaine fois qu’on remet en doute le fait que je suis malade. Comme l’écrivain public qui écrit pour ceux qui ne peuvent pas, j’ai dû traduire la douleur de ma tante au système qui ne la croit pas.

 

∙∙∙

 

Gabor Maté, médecin spécialisé dans la dépendance et le trauma, parle du lien entre la colère et la dépression. J’étais un enfant en colère, je suis une personne adulte dépressive. Sauf que je suis aussi une personne bien colonisée, bien occidentalisée. J’ai fréquenté, sans trop les remettre en question, les salles de psy, les antidépresseurs, les ateliers sur la nutrition, ceux sur le sommeil. J’ai fait du sport, j’ai allumé des bougies, j’ai pris des douches chaudes, des douches froides. J’ai obtenu mon admission en médecine et suite à cela, j’ai admis que mon cerveau était le seul problème, seul responsable. Je suis un patient presque modèle, pas comme toustes ces Africain·e·s qui se pointent au bureau, dont on ne sait que faire, pas comme les mien·ne·s.

 

Toi, t’es pas pareille.

 

Mehdi est un pote de longue date, j’ai fait une partie de mes études médicales avec lui. Avant la dépression. Il est gentil, mais ne se pose pas énormément de questions. C’est un incroyable technicien du corps humain. Une blogueuse tunisienne du nom de Rim Haddad a écrit un truc resté en suspens chez moi : si les médecins étaient des philosophes ou des poètes, ça se saurait. Mehdi m’avoue, gêné, que depuis le début de sa pratique, c’est avec les patient·es maghrébin·es qu’il a le plus de misère. Ils ont tout le temps mal ! Partout en plus ! Pis ils veulent juste des médicaments… tout le temps ! Je ne trouve pas les mots pour lui expliquer. Je lui parle d’une scène d’un film marocain, Le Miracle du Saint Inconnu (2019). Un médecin de la ville fraîchement installé dans une campagne aride reçoit une vieille dame.

 

Qu’est-ce qui vous amène, lalla ?

J’ai mal à la tête.

Depuis combien de temps votre tête vous fait mal, lalla ?

Depuis 20 ans. (Aljem, 2019)

 

Les médecins en Occident ont désigné ces bizarreries de nos communautés par le syndrome méditerranéen, qu’ils rapportent aux excès de plaintes des populations du Sud. L’un des noms contemporains de la koulchite, l’appellation autrefois utilisée par la médecine coloniale. Extravagants, ces gens qui ont mal partout, qui crient leur douleur, alors que tous les indicateurs médicaux prouvent qu’ils vont bien. On s’est tellement mis à ne plus les croire que ceux-ci courent le risque qu’on ne les soigne pas comme il faut pour des affections graves. En décembre 2017, Naomi Musenga meurt à Strasbourg à l’âge de 22 ans. En 2023, le jeune lycéen Nadir Bekkadour aussi, à Lille. Joyce Echaquan au Québec, en 2020. Car le syndrome méditerranéen ne se limite pas qu’à la France ou à l’Europe. Ce diagnostic médical issu de l’échec de la médecine moderne à communiquer avec des patient·e·s d’une autre culture et à prendre au sérieux leurs symptômes, jugés exagérés et sans importance, a pour effet de ne pas garantir les soins appropriés à certaines communautés culturelles partout à travers le monde occidental, sous une forme ou une autre. Les Afro-Américain·e·s, les Latinx et les Autochtones aux États-Unis, les Sud-Asiatiques au Royaume-Uni, les Africain·e·s en France, les Turques en Allemagne, les Kurdes en Turquie, les communautés juives d’Éthiopie et du Maghreb en Israël, sans parler des Palestinien·ne·s… Les Aborigènes en Australie, les Roms dans les Balkans. Les Autochtones au Canada.

 

∙∙∙

 

Dans L’interdite de Malika Mokeddem, la protagoniste contourne la vulnérabilité du langage en associant la koulchite à des adjectifs médicaux :

 

Je vois une koulchite aiguë, une inflammation de l’âme et de l’être chez une jeune femme de seize ans. Elle vient de se marier. Je vois une koulchite chronique, cri muet et gangrène du quotidien chez une mère prolifique : onze enfants et le mari ne veut toujours pas entendre parler de contraception. Je vois une koulchite terminale, un cœur qui baratte du vide dans un corps d’argile. C’est une femme de quarante ans, sans enfant. Je vois une koulchite hystérique… injection de valium pour celle-ci, à la carte pour les autres (Mokeddem, 1997, p. 127).

 

Cette terminologie médicale permet d’éluder le langage défaillant. Une façon de dire : je sais que c’est partout, et de dire partout comment. Dans le système médical actuel, c’est plutôt partout combien.

 

On demande à ma mère d’évaluer sa douleur sur dix.

Elle répond, comme si c’était une évidence : si ce n’est pas dix, qu’est-ce que je foutrais là à trois heures du matin ?

Le médecin tire une tête, on me la fait tous les jours celle-là. Immunisé au dix.

Je chuchote discrètement à ma mère de ne pas dire dix, on ne la croit pas.

Elle renchérit sur le dix, vindicative.

Le médecin ne l’occupe pas.

Ces femmes dramatisent toujours leur douleur. Over-théâtrale.

Elles exagèrent pour avoir des médicaments.

Elles exagèrent pour avoir un arrêt maladie.

Elles exagèrent pour fourrer le système.

 

∙∙∙

 

La psychiatrie est à mon sens la discipline médicale où l’institution est en train d’essuyer ses plus grands échecs (même si toute la médecine, devenue science de l’individu, essuie présentement un échec). Au cours de mes stages en psychiatrie, il m’a fallu peu de temps pour comprendre que ce ne sont pas les gens qui échouent à vivre, mais la vie qui fait échouer les gens. Peine perdue, malgré ce qui saute aux yeux. La psychiatrie reste pleinement intégrée au système et continue à jouer le jeu de l’individualisme.

 

Ne pas prendre en compte l’incidence possible des conditions de vie spécifiques des patient·e·s racisé·e·s sur leur santé ainsi que leur manière de communiquer la souffrance est un choix découlant d’un biais colonial raciste. En outre, il est important de sensibiliser à cet enjeu celleux qui prodiguent des soins, car nous croyons fermement que les membres de nos communautés ne font pas semblant d’avoir mal : leur mal s’exprime différemment, c’est tout. Il faut savoir leur parler en détours, en silence. Il faut comprendre que leur corps communique souvent à leur place. L’empire du langage, et du langage technique qui plus est, est un grave problème en médecine : si tout le monde se mettait à somatiser au lieu de parler de dépression, on verrait que les civilisés font effectivement fausse route, qu’on n’a rien compris ; la psychiatrie s’arracherait les cheveux. Elle se risquerait enfin — c’est le plus important — à voir ce qui se cache derrière : des humain·es qui portent le poids des souffrances infligées par l’État, par le capitalisme, par les cent compagnies les plus meurtrières au monde. Au lieu de cela, le mythe médical raciste de la koulchite, qui peut mettre en danger la vie, a de beaux jours devant lui. De grâce, sortons du cul-de-sac, revenons au corps et à son langage. Le corps est l’argument ultime ; il dit tout — koulchi — mieux que nous.

 

Bibliographie

Aljem, A. E. (Réalisateur). (2019). Le Miracle du Saint Inconnu [Film]. Le Moindre Geste, en coproduction avec Altamar Films.

Ehrenberg, A. (1998). La fatigue d’être soi : dépression et société. Odile Jacob.

Fanon, F. (2002). Les damnés de la terre. La Découverte.

Mokeddem, M. (1997). L’interdite. Le livre de poche.

Nousri, A. (2023). L’hem dans le sang. Dans S. Mansouri (dir.), Pissed pestes puissantes (p. 113-130). Tête première.

Kamélia Hadjadji et Sanna Mansouri

Kamélia Hadjadji est détentrice d'une maîtrise après des études au sein du Département des littératures de langue française de l’Université McGill. Ses intérêts de recherche se situent à la croisée de la sociologie, de l’herméneutique et de la poétique. Elle a donné quelques ateliers, colloques et conférences en lien avec la littérature du Maghreb en milieu universitaire. Elle est aussi enseignante au collégial, et poursuit une pratique créatrice : elle fait partie d’un collectif de théâtre émergent et expérimental appelé Les Tisseuses, et publie à l’occasion des textes de fiction dans des revues littéraires.

Sanna Mansouri est doctorante à l’Université de Sherbrooke en profil recherche-création. Elle s’intéresse aux littératures maghrébines et postcoloniales. Elle a publié dans des revues littéraires comme Moebius, Le Pied, et a fait paraître un essai littéraire, « Il vaut mieux que je ne sois pas trop cultivée », dans la revue Fémur.

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