Postuler avant, réfléchir après : je n’ai pas l’énergie d’avoir le temps de performer

de

Mélanie Ederer

essai

douleurs rebelles

Quand j’ai vu l’appel à participation du colloque « Douleurs rebelles » en octobre 2022, j’ai voulu y être, y participer pour parler de corps, de douleurs, de quand l’université nous rentre dedans. Participer en serrant les dents et avec l’espoir qu’on pourra, ne serait-ce qu’une journée, ne serait-ce qu’en discours, sortir les études de la précarité. Puis le temps a passé, l’espoir et la motivation se sont estompés. Je pensais passer mon tour, mais à minuit moins une, motivée, j’ai finalement écrit ma proposition.

 

Comme chaque fois où je soumets une idée pour un colloque, je me suis dit que j’aurais plus tard l’énergie, le temps, la capacité de la préparer. Plus tard, parce que c’est ça la vie, la mienne du moins : penser qu’un jour, j’émergerai de cette course pour avoir le temps de réfléchir avant et de postuler après, plutôt que de forcer la réflexion pour pouvoir postuler avant la date limite. Car si moi je n’arrive pas à mettre de limite, pourquoi la date y parviendrait-elle ? Sept mois ont passé depuis que j’ai postulé, et ce « plus tard » ne s’est pas pointé. Mon corps ne s’accorde pas avec les impératifs de l’université.

 

Je suis tout de même reconnaissante et honorée d’avoir participé à ce colloque, fière d’avoir choisi de le faire pour moi, pas pour mon CV, pas pour répondre aux exigences de bailleurs de fonds, mais pour moi, pour prendre le temps de réfléchir et de mettre des mots sur mon expérience de personne qui a des douleurs chroniques et qui espère survivre à l’université. Néanmoins, en tant que femme cis, allochtone, blanche, hétéro-passing et boursière, j’ai des privilèges que d’autres n’ont pas. J’arrive à bien performer dans plusieurs systèmes et je ne me bute pas à certains obstacles comme le racisme ou la transphobie. Grâce à ma bourse, je peux payer certaines dépenses qui me permettent d’être suffisamment en forme pour participer aujourd’hui. C’est à partir de ma position sociale relativement privilégiée, avec des douleurs invisibles, que j'évoque mes réflexions.

 

Postuler avant, réfléchir après, c’est le désordre dans lequel je vis ma vie universitaire. J’ai soumis ma candidature à la maîtrise puis au doctorat avant de réfléchir au financement. Je postule pour des contrats, des colloques, des articles en me disant que j’aurai le temps de réfléchir, rédiger, et de m’organiser après, car sans un bon CV, comment avoir une bourse et une carrière ? Je postule avant et réfléchis après, puisque même quand je ne voulais pas de carrière universitaire, je devais produire dans les cours, au travail, dans les relations, en plein cœur du capitalisme dans lequel notre économie et nos universités sont ancrées.

 

Postuler avant, réfléchir après, je le conseille pour contrer le sentiment d’imposture… jusqu’à ce que celui-ci te rentre dedans, te paralyse, t’empêche de bouger, que ta vue se brouille, que ta tête crie, que tu n’aies plus de voix, plus de souffle, plus de mots, et que finalement tu laisses tomber, honteuse, te demandant si tu devrais continuer tes études, ou même continuer d’être.

 

Postuler avant, réfléchir après, je ne le conseille pas non plus, car même en postulant partout, en passant tout ton temps et ton énergie à essayer d’émerger du monde universitaire qui tente de te faire c(r)ouler sous ses exigences, tu ne réussis pas nécessairement à avoir les bourses ou le poste qui te permettraient de tirer ton épingle du jeu. Un jeu dont tu ne connais pas toutes les règles.

 

Tout ça affecte nos corps physique et social — étudiant, professoral. Et le mien qui tente de survivre entre les deux.

 

Plus j’y pense, plus j’ai l’occasion d’y penser pour l’écrire, plus je réalise que c’est ridicule, malsain et que je fonce droit dans un mur. Mais ai-je vraiment le choix si mes options sont de jouer le jeu qui me déforme jusqu’à ne plus me reconnaître ou de partir, d’abandonner le lieu où je me vois réfléchir parce que les règles sont biaisées pour des corps qui produisent plus que le mien ?

 

Je me suis imposé un moratoire cette année après avoir passé l’été dans mon lit, incapable de réfléchir ou de postuler. J’ai créé un vide dans mon CV, sauf pour ce colloque et mes cours. Sauf pour prendre soin de moi, quand il me reste du temps et de l’argent pour investir dans mon corps-machine qui doit persévérer pour justifier le fait que j’étudie. Pour gagner mon droit d’être à l’université.

 

Je vais donc continuer de postuler avant, de réfléchir après, jusqu’à ce qu’on repense les conditions d’être étudiant·e, de travailler, d’exister dans cette société qui rend malade et qui exige qu’on le soit avec le sourire. Je vais postuler, combler le vide dans mon CV et le clamer à voix haute pour me l’approprier. Postuler avant, réfléchir après, conjuguer les chapeaux, jongler avec les projets, et garder la tête haute en voyant mes jambes qui n’avancent plus. Continuer, envers et contre l’université, en cherchant à la déconstruire où je peux, en brisant son rythme, en changeant sa forme, en ne faisant qu’une avec mon corps le temps d’une présentation. En tentant malgré tout de réfléchir un peu, ni avant ni après, mais pendant que je l’habite, ce corps. En nommant les douleurs qui m’accompagnent — ici, à l’université.

Mélanie Ederer

Doctorante, facilitatrice et féministe, Mélanie Ederer cherche à allier théorie et pratiques afin de lutter contre les injustices sociales. Elle aime jouer avec les mots et espère qu’ils seront suffisants pour faire tomber des murs.

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