Siri Hustvedt : plaidoyer pour faire corps et métaphore avec les douleurs chroniques

de

Catrina Grenier

essai

douleurs rebelles

Si, comme l’avance le phénoménologue français Maurice Merleau-Ponty, toute perception est nécessairement perception de quelque chose, ce « quelque chose » exige d’être perçu par le corps. Le corps définit certes la relation entre le sujet et son environnement, mais également le rapport qu’il entretient avec lui-même. En effet, il ne peut y avoir de soi sans corps, car « je suis mon corps » (Merleau-Ponty, 1969 [1945], p. 175). Ce dernier est ainsi plus qu’inévitable : il est l’expérience humaine. Qu’en est-il de cette expérience lorsque l’existence corporelle devient synonyme de souffrance ? Je souffre de douleurs chroniques depuis l’âge de sept ans. Le mal qui me broie est invisible. Il ne se révèle pas à autrui. Cet isolement m’enferme avec moi-même et me force à articuler une question cruciale : comment être un corps souffrant ?

Je propose d’y réfléchir à partir des essais de Siri Hustvedt. Hustvedt, une écrivaine américaine d’origine norvégienne, souffre de migraines depuis l’enfance. De plus, lors d’un discours donné en l’honneur de son défunt père, l’autrice est saisie de tremblements du cou jusqu’aux pieds ; sa tête n’est pas affectée. Elle réussit même à finir son discours. Abasourdie par ce phénomène, elle tente de comprendre ce qui lui est arrivé à travers l’écriture de l’essai The Shaking Woman or a History of My Nerves (2011 [2009]).

J’exposerai d’abord la déconstruction des dichotomies corps/esprit et corps/environnement menée par Hustvedt dans The Shaking Woman (2011 [2009]) et A Woman Looking at Men Looking at Women (2016). Puis, je m’intéresserai aux rapports qu’entretiennent la souffrance et le langage en situant Hustvedt par rapport à d’autres théoriciennes contemporaines de la douleur, soit Elaine Scarry et Anne Boyer. Inspirée de l’autrice, et appuyée d’extraits de mes carnets personnels, je présenterai ensuite un moyen de (sur)vivre avec des maux chroniques : faire corps avec sa douleur tout en penchant vers la métaphore afin d’exercer un pouvoir narratif. Il s’agira de démontrer comment cette attitude, à première vue paradoxale, est en fait cohérente et active.

 

L’idée du corps contre l’esprit et l’environnement

Dans The Shaking Woman et A Woman Looking at Men Looking at Women, Hustvedt retrace et réinterprète l’histoire des rapports entre corps et esprit en convoquant, entre autres, Platon et Descartes. Son constat est que, dans l’imaginaire occidental et selon une conception hiérarchisante, le corps et l’esprit sont pensés séparément, l’esprit étant placé au-dessus du corps.

Force est de constater que les rapports entre le psychologique et le somatique ne fonctionnent pas selon ce schéma binaire. Alors que, selon Hustvedt, nous avons tendance à concevoir le soi, le « self », telle une sorte de masse flottante, nous avons aussi tendance à associer le soi au cerveau, un organe faisant partie du corps et ne pouvant exister sans ce dernier. D’un point de vue scientifique, l’esprit n’est pas localisable dans le cerveau ni dans les autres composantes du corps. Nous pouvons déjà reconnaître l’ambiguïté des frontières entre corps et esprit.

Hustvedt est d’avis qu’il est impossible d’isoler le corps humain de son environnement. Elle s’inspire notamment de Merleau-Ponty. Pour ce philosophe, il n’y a pas de monde pour l’être humain sans que ce monde puisse être perçu par un corps. Inversement, il ne peut y avoir de corps hors d’un monde habité par d’autres corps, à commencer par le fait que chacun·e d’entre nous existe grâce à d’autres corps. Et les corps ne peuvent advenir sans monde… (Merleau-Ponty, 1969 [1945], p. 230.) Il n’y a aucun moyen pour un corps de séparer sa propre conscience de son environnement (Marks, 2013, p. 295).

Pourtant, le corps humain universel et pur, coupé de toute influence extérieure, est une idée tenace souvent mise de l’avant par le domaine des sciences. À titre d’exemple, Hustvedt se réfère à Patrick Wall, un neuroscientifique anglais spécialiste de la douleur (Hustvedt, 2011 [2009], p. 180). Selon Wall (2002), les études cliniques sur la douleur, lesquelles visaient à évaluer les disparités de tolérance à la douleur selon le sexe, l’âge et la culture, déforment l’expérience même de la souffrance à cause de leur contexte simulé. En effet, les participant·e·s savent que les scientifiques ne vont pas les faire souffrir longuement et que, s’iels ne peuvent tolérer la douleur, iels peuvent demander aux personnes en charge d’arrêter l’expérience sur-le-champ. Puisque les participant·e·s savent d’avance que leur douleur prendra bientôt fin et qu’il n’y a pas de risque mortel encouru, iels ont une expérience clairement délimitée de la souffrance qui diffère de celle existant hors du laboratoire. D’ailleurs, malgré la reconduction des expériences scientifiques sur la douleur, qui réutilisent les mêmes instructions, la tolérance à la douleur change selon la culture et selon la personne qui donne les consignes — homme ou femme, professeur·e, technicien·ne ou étudiant·e.

De ce fait, Hustvedt conclut que « pain cannot be separated from our perception of pain, and those perceptions have meanings. Such perceptions involve an individual’s nervous system inside a particular body in relation to a particular environment — to culture, language, and other people (present and absent)1 » (2011 [2009], p. 180). D’après Wall et Hustvedt, la douleur pure, autonome et indépendante, n’existe pas. Ce n’est pas un objet étudiable, mais bien une expérience profondément individuelle et relationnelle, d’autant plus lorsqu’il s’agit de douleurs « invisibles ». En effet, la souffrance entretient un rapport conflictuel avec le langage, ce qui participe au sentiment d’isolement de la personne malade.

 

La douleur et le langage

Elaine Scarry, dans The Body in Pain (1985), écrit : « to have great pain is to have certainty; to hear that another person has pain is to have doubt2 » (p. 7). Le doute jaillit dans l’écart entre soi et autrui, écart davantage creusé par les limites du langage. D’après Scarry, la douleur détruit le langage et ramène le sujet « to a state anterior to language, to the sounds and cries a human being makes before language is learned3 » (p. 4). Ainsi, la souffrance empêche la communication parce qu’elle nous ramène à l’impuissance ressentie durant l’enfance, lorsque nous n’avions pas les moyens de nommer nos besoins. D’après Scarry, souffrir est synonyme, en quelque sorte, de régression psychologique, ce qui empêche la transmission du message puisque les mots ne sont plus utilisés.

Or, pour Anne Boyer (2019), la douleur change le langage, mais ne le détruit pas pour autant : dire « J’ai mal » ou bien « Ouch ! » sont des façons de communiquer la souffrance par le langage (p. 213-214). Boyer remarque plutôt dans la douleur une hyperexpressivité qui prend en compte le langage corporel (p. 215). L’expression du visage, les cris antérieurs au langage soulevés par Scarry, l’apparence et la mobilité du corps malade peuvent communiquer la souffrance.

Certes, il est souvent facile de voir des signes chez autrui qui suggèrent la douleur ressentie. Mais un cri ou une exclamation qu'un mal cause ne donnent pas d’informations sur le type de mal vécu, sans oublier qu’une personne qui souffre peut ne pas l’exprimer. À mon sens, le mal physique se place en marge du langage. Peu importe les mots utilisés, ma parole ne manifestera pas ma douleur à cellui qui m’écoute. L’autre ne ressentira jamais ma douleur dans son propre corps ; iel n’habitera jamais ma chair.

La douleur est tangible. Pourtant, je ne peux pas la saisir, la prendre et la présenter à quelqu’un de manière concrète, visible. De moi à autrui, la douleur devient presque éthérée, abstraite. Mes douleurs chroniques sont constantes. Elles ne disparaissent jamais. J’ai mal en ce moment même, pendant que je vous écris. Un cancer, une piqûre, une gifle : aucune de ces douleurs n’est la même, ayant des conséquences différentes, mais elles sont toutes des douleurs. Le terme « douleur » ratisse trop large. Il n’y a aucun moyen d’habiter le mal d’autrui.

La situation demeure la même quand les mots sont remplacés par des chiffres. J’imagine que beaucoup se sont trouvé·es devant un·e médecin qui leur a posé la fameuse question : « Sur une échelle de 1 à 10, à quel point as-tu mal ? » Je redoute cette question chaque fois que j’ai un rendez-vous médical parce que je n’arrive pas à y répondre. Je m’appuie encore une fois sur Hustvedt, car elle s’exprime mieux que je n’arrive à le faire :

 

Rate my pain in relation to what? The worst pain I’ve ever had? Do I remember the worst pain? I can’t retrieve it as pain, only as an articulated memory or an empathetic relation to my past self: childbirth hurt, migraines hurt, the pain in my cracked elbow hurt. Which one was a 6, a 7? Is your 4 my 5? Is Charlie’s 9 Daya’s 2? Does a 10 actually exist, or is it a sort of ideal representation of the unbearable? Do you expire after 10? The notion that degrees of pain can be charted by numbers is ludicrous but routine4 (2011 [2009], p. 181).

 

Je me demande souvent, lorsque je suis confrontée à cette question, comment quantifier un type de douleur défini par sa permanence. Je ne sais pas où situer ma moyenne de souffrance parce que je n’ai pas de degré zéro, pas de début dénué de douleur auquel me comparer. Le mal physique a commencé lorsque j’étais si jeune qu’il a effacé les souvenirs d’un corps sain. Je dois aussi considérer les fenêtres de tolérance. Je suis habituée à avoir mal au cou, par exemple, donc j’ai un seuil de tolérance plus élevé pour le cou que pour mes tibias, parce que mes douleurs chroniques affectent rarement mes tibias.

Malgré tous ces obstacles communicationnels, Hustvedt reconnaît que le langage peut avoir une incidence sur l’expérience de l’endolorissement. Elle soutient que le langage faillit à communiquer adéquatement la douleur tout en reconnaissant le pouvoir de la narration en relation avec la douleur. Pour l’écrivaine, il est important de résister à la scission entre corps et esprit en reconfigurant une trame narrative qui inclut la maladie dans l’identité de la personne affligée, sans réduire cette personne à la maladie. La ligne est mince. Il faut faire attention à la façon dont nous intégrons la maladie dans l’histoire de notre vie. Nous pouvons trouver un moyen de la filer avec les brins de notre existence, pour qu’elle n’en soit qu’un parmi les autres, car nous devons composer avec elle. L’autrice explique son expérience narrative de ses tremblements ainsi : « Perhaps because she was a late arrival, I have had a much harder time integrating the shaking woman into my story, but as she becomes familiar, she is moving out of the third person and into the first, no longer a detested double but an admittedly handicapped part of my self5 » (2011 [2009], p. 189-190). Le défi est le suivant : s’approprier son double endolori, le reconnaître comme soi.

 

 

Faire corps avec la douleur

Il s’agit, bien entendu, d’une tâche ardue. Une maladie chronique implique tout l’être. Nous avons vu que, contrairement au discours occidental ambiant, corps et esprit sont intimement liés — ce qui ne signifie pas pour autant qu’ils forment une unité harmonieuse. Ironiquement, après ce travail de déconstruction, la maladie vient souvent mettre à mal nos efforts, car elle nous rend plus susceptibles de séparer soma et psyché. Hustvedt note ceci : « The thinking, speaking ego, what I like to call the internal narrator, appears to exist independently of the afflicted body and becomes a floating commentator who watches as the disease attacks the poor mortal body6 » (2016, p. 473). Ce sentiment d’envahissement et de perte de contrôle se remarque dans le langage utilisé pour parler de la maladie (Hustvedt, 2011 [2009], p. 6).

En effet, Hustvedt remarque que « [n]o one says, ‘‘I am cancer’’ or even ‘‘I am cancerous[.]’’ […] One has cancer7 » (2011 [2009], p. 6-7 ; l’autrice souligne). Pourtant, le cancer trouve son origine dans le corps même de la personne cancéreuse (sans que cela soit sa faute, bien sûr). Cette maladie n’est pas contagieuse ; elle ne peut surgir qu’à partir du corps malade lui-même (2011 [2009], p. 6-7), suscitée et/ou aggravée par des facteurs environnementaux (insalubrité, pollution, terres gorgées de pesticides et d’autres agents toxiques, nourriture contaminée, etc.) qui affectent disproportionnellement les communautés défavorisées. Le langage utilisé pour aborder les afflictions neurologiques ou psychiatriques diffère, car celles-ci semblent s’en prendre au noyau de ce qu’on imagine être le « soi ». L’écrivaine donne quelques exemples pour mieux illustrer ce point : « ‘‘He’s an epileptic’’ doesn’t sound strange to us. In the psychiatric clinic, the patients often say, ‘‘Well, you see, I’m bipolar’’ or ‘‘I’m schizophrenic.’’ The illness and the self are fully identified in these sentences8 » (2011 [2009], p. 7). C’est tout aussi vrai dans la langue française. Ainsi, le langage peut aliéner le sujet ou le souder à sa condition. La position de Hustvedt complexifie celle de Scarry et de Boyer, car elle se situe entre aliénation et identification du « self » malade.

Lorsqu’on souffre de maladies chroniques comme la fibromyalgie, dans mon cas, les docteur·es recommandent souvent de tenir un journal qui détaille les symptômes afin d’évaluer leur degré de fluctuation et leur structure (« pattern »). Dans mes propres carnets, j’oscille entre le corps et l’esprit, entre la scission et l’unité. Aussi, je pense qu’il est possible de palper l’ambivalence entre l’inexpressivité et l’hyperexpressivité de la souffrance, notamment par la brièveté de tous les extraits, signe d’une certaine urgence à consigner le mal, ainsi que par les traces d’oralité, les répétitions et la ponctuation. Je vous les présente en ordre chronologique.

Entrée 1

Entrée 2

Entrée 3

Entrée 4

Entrée 5

Entrée 610

Entrée 7

Entrée 8

Sur une période de quelques mois, je m’identifie complètement à ma douleur corporelle (entrées 1, 5, 7), puis je l’envisage comme une entité séparée de moi (entrées 2, 3, 6, 8). Je passe de « être dans ce corps » (entrée 1) à « être ce corps » (entrée 7). J’utilise beaucoup plus la description (entrées 1, 3, 4, 6, 7) que la métaphore (entrée 5). J’écris en français (entrées 1, 2, 4, 5, 7, 8) et en anglais (entrées 3, 6). Le français étant ma langue maternelle, l’anglais m’éloigne un tant soit peu de moi-même et me permet d’exprimer des sentiments qui me sont difficiles à rendre ou à admettre en français. Malgré leur apparente contradiction dans mes carnets, toutes les tensions qui m’habitent se rassemblent sous un tronc commun : je m’oppose constamment à mon corps. Je travaille contre lui et non avec lui. Je suis en colère contre le corps que je suis. Je lui en veux de tacher toutes les sphères de ma vie, de m’empêcher d’apprécier les activités que j’aime, d’affecter ma capacité à être avec les autres, de me limiter en tout et pour tout.

Je porte cette colère immense qui sert ma douleur, qui l’amplifie, car la douleur est nécessairement émotionnelle (Hustvedt, 2011 [2009], p. 179). Évidemment, la colère, le désespoir et n’importe quelle autre émotion en lien avec les douleurs chroniques sont valables et il est important de se donner un espace pour les vivre. Il est tout aussi vrai que la maladie ne peut être séparée du langage, du récit qu’on en fait, car « [t]he fact is that all patients have stories, and those stories are necessarily part of the meaning of their illnesses11 » (Hustvedt, 2009 [2011], p.36; l’autrice souligne). La maladie s’insère dans un récit de vie; elle fait partie d’une narration plus large qui participe à la construction dans le temps de l’identité de l’individu souffrant. La façon dont nous intégrons la maladie à notre récit de vie importe.

Si le récit de ma maladie accorde une place prépondérante à la colère, cela a une conséquence sur mon expérience des symptômes lorsqu’ils surgissent. Ma perception change mes douleurs chroniques (Hustvedt, 2011 [2009], p. 46), car ce que je pense d’un incident influence l’incident lui-même (p. 158). L’effet placebo le démontre : même si la pilule donnée au sujet est faite de sucre, la suggestion d’une amélioration produit une amélioration.

Les entrées de mon carnet me permettent de vivre ma colère, ce qui est sain. Le problème survient lorsque je nourris ma colère lors de moments particulièrement intenses et incapacitants. Lorsque je refuse d’accepter ma souffrance, je l’exacerbe. Mon outil de choix pour travailler sur ma relation avec ma colère est la métaphore. Celle-ci ouvre sur la réécriture de la douleur par son lien étroit avec le corps.

Toujours selon Hustvedt, la métaphore est inévitable, voire essentielle à l’exercice de la pensée (Hustvedt, 2016, p. 157). Elle cite l’ouvrage Metaphors We Live By (1980) des philosophes et linguistes cognitivistes George Lakoff et Mark Johnson, lesquels écrivent : « We have found […] that metaphor is pervasive in everyday life, not just in language but in thought and action12 » (p. 3). Lakoff et Johnson avancent que les métaphores émergent de l’expérience corporelle humaine et à leur tour forment cette corporéité. Le corps et sa relation à l’espace sont indispensables à la conscience. Énergisé, le corps humain est debout, en action. Affligé, le corps est assis ou couché. Ainsi, le bonheur est en haut, alors que la tristesse est en bas. Les mathématiques, discipline associée à la masculinité, sont dures; la littérature, associée à la féminité, est molle, représentant la vision culturelle des corps sexués. En vie, le corps peut voir le soleil ou, s’il est aveugle, ressentir sa chaleur. Mort, le corps ne peut plus faire l’expérience du soleil. La vie est donc la lumière, la mort est la noirceur (Hustvedt, 2016, p. 304). À première vue, cet argument peut sembler tiré par les cheveux. Mais si corps et esprit sont indissociables, cela signifie que le corps est proche de la pensée, voire que le corps est capable de penser. Le langage devient alors un outil qui permet au corps de s’exprimer.

Par le langage, il est possible de détenir un pouvoir narratif qui effectue des changements psychobiologiques qui peuvent alléger les douleurs chroniques (Hustvedt, 2016, p. 484). Ce chemin commence par la compréhension de l’ambiguïté de la maladie. Souvent, il est difficile de trouver pourquoi quelqu’un souffre de douleurs chroniques. Nous devons donc accepter de ne pas savoir, hors de tout doute, pourquoi. J’ajouterais qu’il faut aussi accepter de ne pas savoir de quoi. Certaines personnes n’ont pas de diagnostic. Elles souffrent quand même.

Néanmoins, il est possible de faire des recherches sur les douleurs chroniques; d’ailleurs, c’est ce que Hustvedt recommande, car l’accumulation de connaissances engendre une joie compensatoire et un sentiment d’agentivité qui vont de pair avec le remaniement narratif. Hustvedt témoigne de sa propre expérience de cette technique : « When I learned to accept my migraines as a permanent fixture in my life and to practice biofeedback in the face of them, my life changed and my pain lessened13 » (Hustvedt, 2016, p. 484). Par le recadrage narratif, un changement de perspective prend racine dans le corps. Dans mes carnets, je recours une fois à la métaphore, dans l’entrée 5, en écrivant : « Je suis douleur. Je ne suis que douleur. » Cette métaphore sert ma souffrance parce qu’elle fait partie d’une trame narrative définie par ma résistance envers mon propre corps. Je me bats contre la douleur au lieu de l’écouter et de la respecter. Mon usage du langage reconduit souvent le schéma combatif que j’ai inconsciemment construit au cours du temps. Mais avec un effort conscient, ma perception de ma douleur peut changer mon expérience de la douleur14. Désormais, quand j’ai mal, je me dis : « Je suis plus que cette douleur. » Je la recontextualise tout en lui faisant une place, je l’écoute et ralentis le rythme, je me repose parce que, de toute façon, plus je la combats, plus je souffre.

Afin d’intégrer les migraines à sa narration personnelle, Hustvedt parvient à ne plus considérer ses migraines tel un ennemi (2012, p. 36). Elle souffre moins de sa condition chronique parce que sa perception du mal ressenti et la signification qu’elle y attache ont changé. Sa douleur est ainsi qualitativement différente (Hustvedt, 2011 [2009], p. 180). Elle accueille ses migraines au lieu de les rejeter. Ce changement de la douleur commence par le récit intérieur, qui est un récit incarné. Le cognitif affecte la neurochimie (p. 181). La pensée peut bel et bien provoquer un changement biologique même si l’on ne comprend pas encore comment cela est possible. Nous pouvons récupérer la porosité des corps que nous sommes afin d’améliorer notre existence endolorie.

 

 

Le but des métaphores n’est pas de rendre compte de la douleur vécue. Il ne s’agit pas nécessairement d’un exercice d’exactitude ou d’expression directe (Marks, 2013, p. 305) de la douleur. Il est plutôt question d’encadrement. Ce processus de recadrage rend possible une prise de possession de soi grâce à un pouvoir d’action lié au langage, à la narration. Il faut reconnaître que les douleurs chroniques sont une partie intégrante de qui l’on est et que, parfois, elles prennent toute la place, tout en comprenant qu’on est aussi plus que nos souffrances. Il revient à chacun·e d’entre nous de réécrire notre douleur, car nous détenons le pouvoir nécessaire à cette réécriture.

Je nous invite donc, vous et moi, à repenser notre rapport à la douleur en empruntant le chemin de la narration. Je nous invite, comme Hustvedt, à incarner un rôle actif dans la déconstruction de l’opposition du corps à l’esprit et du corps à son environnement. Je nous invite à chercher l’équilibre entre l’inexpressivité et l’hyperexpressivité de la douleur, entre aliénation et identification à la maladie. Cette restructuration perceptuelle et linguistique nous permettra, je l’espère, de retrouver une part de contrôle et de soulagement là où la maladie — et, souvent, les médecins consulté·e·s — semblent nous en dépourvoir.

1 Traduction libre : « la douleur ne peut être séparée de notre perception de ladite douleur, et ces perceptions ont des significations. Ces perceptions impliquent le système nerveux d’un individu dans un corps particulier en relation avec un environnement particulier — avec la culture, la langue et d’autres personnes (présentes et absentes) ».

2 Traduction libre : « ressentir une immense douleur signifie avoir de la certitude ; entendre qu’une autre personne ressent de la douleur signifie avoir du doute ».

3 Traduction libre : « à un stade antérieur au langage, aux sons et cris qu’un être humain fait avant d’apprendre le langage ».

4 Traduction libre : « Quantifier ma douleur par rapport à quoi ? La pire douleur que je n’ai jamais ressentie ? Est-ce que je me souviens de la pire douleur ? Je ne peux y avoir accès en tant que douleur, seulement en tant que souvenir articulé ou relation empathique envers mon moi passé : accoucher a fait mal, les migraines ont fait mal, la douleur dans mon coude fissuré a fait mal. Laquelle était un 6, un 7 ? Est-ce que le 9 de Charlie est le 2 de Daya ? Est-ce que le 10 existe vraiment ou est-ce une représentation idéale de l’insoutenable ? Est-ce que tu meurs après le 10 ? La notion que les degrés de douleur peuvent être classés par numéros est absurde, mais routinière ».

5 Traduction libre : « Peut-être parce qu’elle est arrivée tard, j’ai eu beaucoup plus de difficulté à intégrer la femme qui tremble dans mon histoire, mais au fur et à mesure qu’elle devient familière, elle est en train de sortir de la troisième personne pour devenir la première, n’étant plus un double détesté, mais une partie de moi que je reconnais être handicapée ».

6 Traduction libre : « L’ego pensant, parlant, ce que j’aime appeler le narrateur interne, semble exister indépendamment du corps affligé et devient un commentateur flottant qui regarde alors que la maladie attaque le pauvre corps mortel ».

7 Traduction libre : « Personne ne dit : “Je suis le cancer” ou même “Je suis cancéreux[.]” […] Quelqu’un a le cancer ».

8 Traduction libre : « “Il est épileptique” ne sonne pas étrange pour nous. Dans la clinique psychiatrique, les patients disent souvent : “Eh bien, tu vois, je suis bipolaire” ou “Je suis schizophrène”. La maladie et le moi sont pleinement identifiés l’un·e à l’autre dans ces phrases ».

9 Traduction libre : « coupez-moi de ce corps ou coupez ce corps de moi dans tous les cas un de nous doit partir ».

10 Traduction libre : « ce corps est en train de ruiner ma vie ».

11 Traduction libre : « Le fait est que tous les patients ont des histoires et ces histoires font nécessairement partie de la signification de leurs maladie ».

12 Traduction libre : « Nous avons trouvé […] que la métaphore est omniprésente dans la vie de tous les jours, non seulement dans le langage, mais dans la pensée et l’action ».

13 Traduction libre : « Quand j’ai appris à accepter mes migraines comme un élément permanent dans ma vie et à pratiquer la rétroaction biologique face à elles, ma vie a changé et ma douleur a diminué ».

14 Je tiens à préciser que je n’écris pas que tout se guérit par une attitude positive ni que la personne malade souffre par sa faute. Je ne soutiens pas non plus qu’avoir une perception différente de la douleur est la clé pour se débarrasser des douleurs chroniques. Je ne fais que proposer une façon de tenter de vivre de manière plus harmonieuse, conciliante avec la souffrance, de travailler avec elle plutôt que contre elle, parce que travailler contre elle revient à travailler contre soi.

Bibliographie

Boyer, A. (2019). The Undying. Pain, Vulnerability, Mortality, Medicine, Art, Time, Dreams, Data, Exhaustion, Cancer, and Care. New York : Farrar, Strauss and Giroux.

Hustvedt, S. (2011 [2009]). The Shaking Woman or A History of My Nerves. Londres : Picador.

Hustvedt, S. (2012). Living, Thinking, Looking. New York : Henry Holt & Co.

Hustvedt, S. (2016). A Woman Looking at Men Looking at Women. Essays on Art, Sex, and the Mind. New York : Simon & Schuster.

Lakoff, G. et Johnson, M. (1980). Metaphors We Live By. Chicago : University of Chicago Press.

Marks, C. (2013). Metaphors We Heal By: Communicating Pain through Illness Narratives. Dans C. Birkle et J. Hein (dir.), Communicating Disease: Cultural Representations of American Medicine (p. 291-307). Heidelberg : Universitätsverlag Winter Heidelberg.

Merleau-Ponty, M. (1969 [1945]). Phénoménologie de la perception. Paris : Gallimard, coll. « Bibliothèque des idées ».

Scarry, E. (1985). The Body in Pain. The Making and Unmaking of the World. New York : Oxford University Press.

Wall, P. (2002). Pain: The Science of Suffering. New York : Columbia University Press.

Catrina Grenier

Catrina Grenier (elle) est doctorante en recherche-création à l’Université du Québec à Montréal sous la supervision de Charlotte Biron. Sa thèse porte sur l’héritage émotionnel de la maladie à partir d’un corpus franco-québécois féminin. Depuis septembre 2025, elle est la directrice de la revue étudiante Postures.

explorer la suite de Douleurs rebelles

essai vidéo

En compagnie des lichens, une escale fluviale : la recherche-création comme rivage d’accueil, fleuve d’élaboration et de partage

Annyck Martin

essai

Postuler avant, réfléchir après : je n’ai pas l’énergie d’avoir le temps de performer

Mélanie Ederer

essai

la minuscule est requise sur le nom impropre

rachel lamoureux

essai audio

Porte-Parole

Annabelle Ponsin

essai

Ne pas perdre pied

Xavière Hardy

essai

La koulchite : quand tout fait mal

Kamélia Hadjadji et Sanna Mansouri

feuillets poétiques

rejeter le sel

Sarah Boutin

retourner à l'accueil de