Compter les gouttes

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par

Jasmine Manseau Khan

nouvelle

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pour ces fruits acides

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Contractions d’estomac. La pluie criblait le sol, la capuche, les manches et le sac Ă  dos d’AudĂ©lie de billes toxiques se dissipant trĂšs vite dans l’air nocturne. La photographe en herbe comprit que c’était bien la coccinelle jaune de son pĂšre qui se garait Ă  trois coins de rue du terreau familial et non pas une autre — qui sait, qui aurait pu le dire, ce n’est pas sain de sauter aux conclusions. Mais l’instinct d’AudĂ©lie la saisit au ventre, insistant: Combien de coccinelles jaunes as-tu vues bourdonner dans le quartier cette semaine? Trois, quatre, huit? Et comment sais-tu que ce n’était pas toutes les mĂȘmes? La coccinelle garĂ©e ouvrit ses ailes sur une femme dont la rĂ©vĂ©lation valait au moins trois coups de poing directs: un dans le foie, deux dans les yeux. Cette femme longue, au corps pointu et aux talons aiguisĂ©s, se raidit au contact de la bruine glaciale. AudĂ©lie estima que l’inconnue devait se trouver Ă  mi-chemin entre son propre Ăąge et celui de sa mĂšre. Une femme seule, le port droit comme un phasme vĂȘtu de cuir brun, dĂ©sencombrĂ©e de sa coquille motorisĂ©e.

(((Tous Ă  la maison, mĂȘme le chat nerveux, se doutaient de l’existence d’une Autre, dont la silhouette teintait les murs du salon de mauvais augure, dont le parfum hantait les cadres de porte avec malice, dont le nom pesait lourd sur le silence des derniers soupers. Cette ombre grandissante sur le portrait familial prenait de l’ampleur, en grugeait certains traits, si l’on y portait attention. Quelque chose ou quelqu’un, quelque part, allait finir par Ă©clater.)))  

Est-ce qu’il la payait? Est-ce qu’il la prĂ©fĂ©rait — une fille modĂšle, une complice, sait-on jamais ce que les gens pensent, ce que les gens vivent. Était-il allĂ© se la dĂ©goter sur Internet, dans un bar, dans une bibliothĂšque? Était-elle tombĂ©e sur lui comme un cheveu sur la soupe, comme une pomme loin de l’arbre, comme une Ă©vidence? Ou Ă©tait-ce lui, plutĂŽt, le loup, le prĂ©dateur, l’affamĂ© sexuel? Autant de questions posĂ©es sur la langue d’AudĂ©lie, aussitĂŽt ravalĂ©es en travers de la gorge. BrĂ»lantes.

Heureusement qu’elle avait son petit appareil pastel Ă  portĂ©e de main ce jour-lĂ . Heureusement que cette bestiole mĂ©canique pouvait capturer une Ăąme en un clic. Une langue — de papier, cette fois — sortit de la camĂ©ra, porteuse d’un message Ă  l’encre invisible. Une tache s’agrandit peu Ă  peu sur la pellicule, dessinant lentement mais sĂ»rement la preuve que personne n’était fou, que tout allait mal, qu’il y avait bien lĂ  scandale. Vite, il fallait fuir la scĂšne la coccinelle les talons-aiguilles les lampadaires la pluie malsaine la nuit tombant le cƓur soufflant. Vite, Ă©chapper au regard venimeux de cette femme, au rire du pĂšre en Ă©cho qui rĂ©sonnait comme les gouttes martelant son sac sa capuche ses manches. Des rires-reproches qui troublaient la distinction entre la voix du pĂšre, celle de la mĂšre et les feulements du chat.

Quelque chose ou quelqu’un, quelque part, allait finir par Ă©clater

Un reflux de mĂ©moire assiĂ©gea la chambre secrĂšte d’AudĂ©lie — son cerveau gastrique, en proie Ă  toutes les paranoĂŻas, hypervigilant hypersensible hyperbolique. La femme tranchante avec ses jambes Ă©lectriques, la femme paire de ciseaux, elle l’avait vue bon nombre de fois avant cet ultime dĂ©voilement. Elle la connaissait, mais d’oĂč? Le jour viendrait oĂč AudĂ©lie l’affronterait, sans doute. Elle lui cracherait au visage — mieux encore, aux pieds, pour la coller lĂ , au sol, l’empĂȘcher de se dĂ©filer, la tenir debout comme une chandelle et l’observer fondre sur la place publique. Une goutte de trop. Dissoute.

(( (  âŠż  ) ))

En pleine course contre la honte, l’estomac d’AudĂ©lie gĂ©missait encore, se tordant de rage et de misĂšre, les sucs brassĂ©s dans le sac comme une canette de boisson gazeuse au bord de l’irruption. Un dernier petit pĂątĂ© de maisons Ă  dĂ©passer, et voilĂ  la mĂšre qui attendait au pas de la porte, tapant du pied, bras croisĂ©s. AudĂ©lie lui tendit, furieuse mais dĂ©cidĂ©e, la pellicule — papillon de malheur — et guetta le visage de sa mĂšre, un thermomĂštre de tristesse. Celle-ci dĂ©barrassa sa fille d’un manteau pluvieux, prenant bien le temps de digĂ©rer cette nouvelle qui n’en Ă©tait pas une.  

Tout avide qu’elle fut de spectacle, grands gestes, calomnies et rĂ©criminations, AudĂ©lie vit ses attentes tomber Ă  plat, d’une mort qu’elle aurait en vain souhaitĂ©e pĂ©tillante. La mĂšre chercha dans les traits de sa fille une excuse, un chemin Ă  rebrousser, une thĂ©orie extravagante pouvant dĂ©mentir l’impensable — ce n’est pas si simple, penses-tu vraiment, Ă  quoi joues-tu. Pourtant, c’était ce qu’elles cherchaient toutes les deux — casser le mythe, cette larve Ă  laquelle il avait poussĂ© des ailes. DĂ©goĂ»tant. Un maudit bout de papier. Absurde. Le pĂšre rentrerait-il un de ces siĂšcles, oui ou merde? AudĂ©lie s’empara Ă  nouveau de la femme miniature figĂ©e par le flash

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pour l’épingler
(finalement)

contre le fameux portrait familial, dont les dĂ©figurations s’illuminĂšrent, suintantes.

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Jasmine Manseau Khan

Jasmine M K vit Ă  MontrĂ©al avec deux chats et beaucoup trop d’humains dans son coeur. Elle Ă©crit depuis longtemps, mais publie depuis peu.

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