Mars 2018

Tenir tomber (et graviter par les flancs)

par

Catherine Anne Laranjo

poésie
défier la gravité

Comme la gravité est susceptible d’occuper toutes les dimensions qui existent, ses ondes pourraient être un moyen particulièrement prometteur de détecter toutes les dimensions au-delà de celles que nous connaissons, si elles existent. [1]

*

27 octobre, entre Montréal et Barcelone

Ce n’était pas fini il fallait revenir il fallait retourner
Quand est-ce qu’on fait la différence entre ça :
Revenir. Retourner.
Rentrer. Aller. Venir. Tenir. Tomber.

Comment est-ce qu’on fait la différence entre être sur terre et y errer
Exister debout en soi ou manipulée par des fils invisibles
Des grandes mains rose pâle trafiquant en secret
Des forces insensées
Je veux dire est-ce que vivre et être vécue c’est
Pareil partout tout le temps du monde.

Ça fait longtemps que je me connais et me reconnais, que je nais et me reconstruis sans arrêt. Ça fait longtemps que je deviens toujours plus précise et toujours plus possible, simultanément. Ça fait longtemps que je me comprends mieux, les voyages ont aidé mais je n’ai toujours pas élucidé mon problème de distances. Tout se passe comme s’il n’existait jamais rien de plus central, dans ce monde, devant ces êtres et ces événements, que l’endroit où mon cœur se trouve vis-à-vis d’eux. Je n’ai ni contrôle ni envie de contrôle sur quoi que ce soit excepté sur la distance entre moi et le reste. Entre ce que je veux près, loin ou moyen.

Je t’aime de près viens près. Je t’aime de loin reste loin. Je t’aime à peu près tu peux avancer jusqu’au milieu mais pas plus s’il te plaît pas plus que ça

J’ai toujours
La carte de la disparition

Je peux toujours quitter mais je n’ai pas encore élucidé
Ce qui tire mon corps vers d’autres et l’éloigne du reste
Ce qui attache mon cœur à certains icis et pas ailleurs
Pourquoi je suis toujours à la bonne place au bon moment, que sans y travailler j’y consens
Et que
Tout le reste, ce que je ne regarde pas
Meurt entre-temps
Comment il se fait qu’une chose que je ne connais pas me presse autant vers l’ici sans vraiment tellement nécessairement l’avoir choisi
Je veux dire : la chose, l’ici.

S’il y a des dimensions supplémentaires dans l’univers, les ondes gravitationnelles pourraient nous le dire, celles-ci pouvant parcourir toutes les dimensions présentes dans l’Univers, même celles trop petites pour être détectées.

*

28 octobre, Barcelone

L’Andalousie n’était pas finie il fallait retourner mais en attendant mon pied a craqué.

Depuis une semaine je marche avec une grande fissure sous le talon
C’est une longue fourche dans la corne de mon pied, elle me fait me déplacer comme deux personnes différentes
Le côté droit comme une femme assumée une écrivaine voyageuse qu’on nomme avec ces mots-là devant l’audience
La femme du côté droit a traversé le désert plusieurs fois, elle marche avec une confiance qui sent très fort
Et tout le monde s’abrite dans l’odeur de sa vie.
Le côté gauche est une grande adolescente qui a peur d’habiter son corps, elle titube elle n’investit que la pointe du pied, c’est tout ce qu’elle croit posséder
La toute petite pointe de son tout petit pied, et tout le monde la lui vole.

Ça fait maintenant trois mois qu’on est séparés et deux êtres habitent mon corps (je ne le sais pas encore mais deux hommes habitent mon cœur). C’est cette immense brisure qui m’en informe aujourd’hui, et elle saigne. Je fends d’endroits que je ne savais pas friables. Pendant quatre jours je marche en croyant que c’est ma faute c’est moi qui ai trop fait le ménage en sortant de la douche c’est moi qui ai exagéré en voulant me débarrasser des peaux mortes, j’ai dû mettre quelque chose à vif, maintenant je suis forcée de marcher dans la blessure.

Un jour je me penche assez pour bien voir que non, ce n’est pas moi, mon pied craque de lui-même.
Ça m’ébranle ça me
Rassure.
Je n’en reviens pas je comprends que mon plancher se fend
Tu n’y es plus je marche au monde différemment, difficilement.

Depuis deux semaines tout se passe ici, dans les vraies choses de la vraie vie. Je fais une fissure au talon je me transforme en rupture, mon amie me tend la colle qu’elle a elle-même utilisée il y a six mois quand elle pleurait sa propre perte autour d’une table ronde sur les femmes qui se transforment en arbres en algues en sirènes, nous sommes toutes rampantes. Une saison plus tard j’attrape son mal et elle me dit : « j’ai ce qu’il te faut elle me tend un petit flacon transparent, c’est pour refermer la fissure, ça aide à la cicatrisation ». Mon visage devient le petit emoji que l’homme qui m’aime de loin envoie toujours : je suis surprise, je ne savais pas qu’on pouvait cicatriser plus vite que la norme.

Un matin nous sommes une dizaine à nous asseoir en cercle dans le grand salon lumineux de mon adolescence. On parle de leurs mots merveilleux on parle de l’amour entre les lèvres et les lettres. Je me ressers café sur café sur melon sur myrtilles je n’arrête pas d’oublier la colle qui referme les blessures partout dans l’appartement. Mon amie me suit elle me dit « attends ma chérie tu oublies le flacon, tu le laisses sur tous les coins, c’est à se demander si tu veux vraiment les refermer tes fissures ». De ses grands yeux de biche en mer elle statue « mais tu ne veux pas guérir ma chérie ». Je ne réponds pas je soupire ma vie est un poème.
À mesure que les ondes gravitationnelles ondulent dans l’univers, elles étirent et écrasent l’espace d’une manière très spécifique. C’est comme tirer sur une bande de caoutchouc : elle s’allonge dans une direction et se raccourcit dans l’autre, puis revient à sa forme originale lorsqu’on la relâche. Les chercheurs appellent ça : le mode de respiration.

*

6 novembre, Valence

Depuis mercredi que je suis ici et je ne sais toujours pas comment correctement appeler la ville. Elle résonnait si fort de loin, maintenant quand je la prononce en espagnol elle me sort des lèvres en portugais, quand je l’écris dans mon cahier elle se couche presque tout de suite en français. Bientôt quatre jours que je suis là et je ne sais toujours pas comment appeler Valence, et cet après-midi j’apprends qu’à mon insu on m’y a portée.

Un concert de Leonard Cohen demain soir à deux rues de la maison pour dix dollars à peine.
Un autobus à moitié prix pour quitter la ville le lendemain.
La Suédoise qui arrivait dans la Barcelone que je quittais mardi dernier s’en vient demain habiter le sofa-lit où je dors aujourd’hui.

Certains physiciens pensent qu’une partie de cette gravité « fuit » dans des dimensions supplémentaires au-delà des trois dimensions spatiales que nous expérimentons tous les jours.

Ces temps-ci ça fait un an
Que celui qui chante ma vie meurt.
Avant de partir j’ai appris que Montréal allait lui dédier le mois de novembre
On allait s’appliquer à aimer ce qui lui survit et j’allais être partie.

Cette semaine j’ai finalement suivi le chant des sirènes sur la Costa Brava. Je les rencontre trois mois après les avoir entendues cet été, de loin, pour la première fois. Je marche aujourd’hui près d’elles, seule, je ne sais pas trop pourquoi l’autre homme n’a pas étiré Barcelone jusqu’ici, et ce matin la vie me touche le front du bout du doigt. Ce n’est presque rien j’aurais pu manquer le signe si le post-it de l’événement ne portait pas le large profil du chanteur à chapeau que j’aime même dans la mort.

Ce week-end ça fait un an que Leonard meurt sans arrêt et aujourd’hui je comprends qu’il m’a suivie dans l’automne de Valence
Je devais partir je suis restée j’ai quitté l’Italienne et sa maison de bord de mer parce que
Every heart
Every heart to love will come
But like a refugee

Je me suis rapprochée du concert je dors maintenant chez deux poètes qui le connaissent et l’aiment
L’un m’explique que Lorca et Asturias, tous deux originaires d’ici, sont des meubles de la maison de Cohen depuis qu’une première guitare lui a dit
Tu es déjà vieux et tu n’as pas encore dit merci.
Mon hôte me raconte les échos entre la Waltz et El pequeño vals vienés, le discours que l’un a offert quand le pays de l’autre l’a reconnu
Il m’explique que la langue brisée de mon poète préféré
A trouvé dans une rue de Montréal
Le père des doigts qui touchent la guitare qui me berce depuis vingt ans.
C’est apparemment un chanteur de rue catalan qui a transformé un trench coat brun en temple vivant
Je l’apprends aujourd’hui de la bouche d’un autre Catalan c’est lui-même qui m’invite
Dans son petit appartement excentré
Dans ce même morceau de ce même pays où je suis revenue si vite
Moi qui ne retourne jamais
Ces temps-ci ça fait un an que Leonard meurt sans cesse et ce soir il est venu me retrouver là où je suis.

J’arrive à l’heure je m’assois dans la première rangée pour pleurer toutes les chaises vides
Son vieux visage s’insère dans celui de l’homme que je perds tranquillement de l’autre côté de l’océan, ça me disparaît, par moments je dois fermer les yeux devant tout le monde pour bien voir l’invisible présence
La sienne la tienne et celle d’un Italien retrouvé (pour quatre jours à Barcelone puis perdu encore pour cinq, tout me glisse entre les doigts). Il est retourné dans sa maison plus bas sur la côte, c’est lui c’est elle qui ont été les premiers à prendre mon vide à quatre mains, au début mon vide était plein mais l’Espagne n’était pas encore l’automne n’était pas encore Leonard n’était pas encore tout sauf accidenté, ça ne faisait pas exactement un an que tu mourrais toujours et je ne marchais pas dans un parc plein de trous encore
Peut-on même imaginer
La longueur la largeur l’étoffe
De tous les fils invisibles
Qui nous guident et nous guettent, nous poussent nous guérissent et nous blessent
Mais la plupart du temps
S’en sacrent un peu
Tant qu’ils fassent effet.

Cette théorie, qui peut paraître séduisante, pourrait également expliquer la « faiblesse » relative de la gravité en tant que force fondamentale dans l’Univers, mais les instruments actuels ne permettent pas la détection de telles fréquences, qui seraient plus élevées et relèveraient d’une dimension supplémentaire.

Nous verrons
« Well let’s see, » que le deuxième amour dit toujours, et m’écrit encore ce matin.

*

13 novembre, Málaga

Il existait dans le monde
Un être avec qui regarder les oranges gonfler
Assis devant le four d’une cuisine un samedi soir de fête
Il existait un être spécifique
Pour prononcer les lettres comme des camions, les mots plus forts que les chambres à coucher les accents à l’envers sur toute la durée de mes clavicules
Il existait un être pour chanter Édith Piaf dans la petite fenêtre bleue de ma peine
Une voix pour trouver une aubergine une orange un jardin entre mes jambes
Un gâteau quand mon dos s’éteint, deux fruits mûrs pour mes seins
Il existait dans ce monde
Un corps pour traduire à mes épaules
L’italien de son enfance suisse.

Il existait une voix pour lire le café de mon nom secret
Embrasser deux fois chaque carré de peau
Pour briser la coupole de verre
Comme dans La Belle et la Bête sans le savoir encore.
Il existait un homme pour tourner les soupes portugaises à l’huile d’ici
Me mener la chaleur dans la toux et l’otite à l’hôpital
M’accompagner à la salle de bain m’hydrater les chemins sous les pieds
Me dire you are my life now, avec une bouche où le now sonne comme un oreiller dans le drame.
Il existait un homme qui vit depuis juste assez longtemps dans une ville que j’ai d’abord choisie pour la poésie (la poésie cache la stratégie cache la gravité)
J’allais visiter un village et guérir sur la plage un peu
C’était l’été dernier, depuis la saison a tourné et je l’ai suivie.

(Il aurait pu exister un troisième homme je l’avais voulu d’avance mais il m’a ignorée, ça ne m’arrive jamais, j’ai beaucoup essayé, je ne le fais jamais. J’avais plusieurs fois essayé avec plusieurs outils normalement on aurait répondu positivement à mon visage de planète mais cette fois-ci non, le troisième homme portait un nom de femme, il s’est entendu avec le vent pour me pousser vers le deuxième, celui qui m’a finalement reçue porte un nom d’eau, tout conspire.)

Il existait l’automne andalou vers lequel j’ai plus tard acheté l’aller sans connaître le retour
Dans novembre existait un être près de qui voir les contours de l’Inde dans une crêpe aux bananes, deviner le Sri Lanka et des petits bouts du Japon près de la croûte qui brûle.
Il existait un être pour me rebaptiser en animal, en fruit, en céréale qui remplit sans enfler
Un être pour pénétrer les espaces vacants
En les apprenant au fur et à mesure mais quelque chose le savait déjà.

Il existait un corps pour remplir l’espace
Que je ne suis pas encore sûre de ne pas vouloir vide de toi
C’est comme pour la fourche, j’agrandis en marchant.

Il existait un être qui m’attendait depuis des années il me couvre les joues pour me promettre qu’il vivrait de poires et de pinottes en Russie
Me pleurer dans le cou quand je lui dis que je l’aime sans que les mots ne s’accrochent tout à fait entre nos peaux
Je sépare les lettres et les dépose dans son oreille
I
love
you
Et tout tombe et tout est dû c’est quelque chose de fou c’est quelque chose qui pousse
C’est plein de petits êtres invisibles cachés entre nous
Ils ne nous regardent même pas faire l’amour ils savent déjà tout ils connaissent déjà la fin
Il existait un être qui existe maintenant dans le flou des villes du Sud
Tout a planifié en secret mon départ mon arrivée et mon retour
Dans une ville qu’aucun corps étranger n’aime, excepté le mien.

Au début il n’y avait rien
À peine un divan mauve et une jupe à carreaux (très courte sur des cuisses blondies)
Des mains presque aussi petites que les miennes (et des lèvres d’août)
Il n’y avait rien vraiment et maintenant il existe un être qui aime le creux de mes genoux et embrasse mes aisselles en automne
En les tenant comme des petits bateaux d’or
Il m’amène bientôt me baigner dans l’hiver de son lac des cygnes
Et j’y vais.

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[1] Hypothèses avancées par deux chercheurs allemands de l’Institut Max Plank, propos recueillis du SciencePost (6 novembre 2017). À partir d’ici, tous les passages marqués par l’italique à même le corps du texte renverront à cette même source.

Catherine Anne Laranjo

Catherine Anne Laranjo a trente ans, vit à Montréal et vient au monde. Elle est candidate à la maîtrise en création littéraire à l’Uqàm, où elle s’intéresse à la vie-poésie, à l’écriture voyageuse et aux espaces où ça (se) touche.

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