Rebelles pour exister
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de
Jennifer Bélanger, Martine Delvaux et Maxime Fecteau
introduction
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douleurs rebelles
Disons que ça a commencé avec la douleur. Avec la mienne, d’abord, puis avec celle de tant de femmes qu’on évitait, alors, de reconnaître et de penser. J’avais mal, ça m’empêchait de fonctionner normalement, comme on dit, de travailler comme tout le monde. Ma vie était devenue une série d’allers-retours entre la table électrique qui me permettait de rester debout, et mon lit. Comment faire pour annoter les ouvrages que je devais enseigner ? Comment faire pour rester debout devant une salle de classe pendant trois heures ? Comment faire pour corriger les textes de mes étudiant·e·s ? Comment écrire sans accroître les douleurs, sans provoquer une nouvelle crise, éviter que je me retrouve allongée, encore une fois, pour des semaines à la fois à cause de cette douleur sournoise qui s’installait dans le bas du dos, ou entre les omoplates, ou dans une hanche, ou le long d’une cuisse, douleur primaire ou référée, douleur impitoyable, douleur insoutenable ?… Douleur « rebelle », comme on dit dans le monde médical : douleur impossible à soigner, douleur qui résiste aux traitements. Voilà, c’est ça, le point de départ. Une fois, pendant une de ces périodes de crise, j’ai décidé de joindre l’utile au désagréable en créant un projet de recherche. Nous allions, ensemble, penser et écrire la douleur.
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Comment faire pour écouter cette professeure ? Nous, assis·e·s devant elle, étudiant·e·s aux mâchoires si serrées que la gencive se retire des dents, nous qui peinons à enterrer la fatigue, à dégager nos paupières, à lever la main, à défaire l’emballage de notre collation, un peu de sucre, juste assez pour ne pas nous évanouir. Comment être là, et encore, comment s’absenter vraiment de ces hauts lieux qui raisonnent sans la chair, contre elle, mais qui s’en nourrissent ? Nous, les crânes-enfoncés, les tempes-pulsatiles, les nuques-niquées, les rétines-brûlées, les vertèbres-affaissées, les ventres-tordus, les jambes-impatientes, les neurones-altérés. Comment apprendre, continuer à créer et à réfléchir, avec ces états qui requièrent toute notre attention ? Comment ? Comment. Le colloque Douleurs rebelles, que nous avons organisé en 2023, accompagné·e·s d’Anne Martine Parent (professeure, UQAC) et de Julie Gauthier-Dion (personne doctorante, UQAC) nous a offert des amorces de méthode. En effet, chacune des contributions composant ce numéro participe au désir de ne pas éteindre l’intelligence du corps qui, parlant, sentant, se dresse contre des structures comme celles que perpétuent nos milieux professionnels et comme celles que soutiennent les épistémologies médicales occidentales.
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Nous avions remarqué, en lisant et relisant, que le champ littéraire, depuis le début du XXe siècle — mais surtout depuis 1975 et l’irruption du mot d’ordre « le personnel est politique » — s’était peuplé de récits autobiographiques écrits par des douloureuses chroniques, de Virginia Woolf à Joan Didion. Des femmes qui écrivent avec et à travers des douleurs dites « rebelles », qui résistent aux récits faciles, à l’empressement de conclure. Ces textes nous donnaient des formes, des rythmes, des gestes d’attention. « Douleurs rebelles » est né alors d’un désir : problématiser les espaces et les temporalités dans lesquels les femmes et les personnes non binaires vivant avec des douleurs chroniques et/ou en situation de handicap réfléchissent, écrivent, créent, mènent des recherches. Où, quand, comment et avec qui travailler quand le temps est scié par les crises, que l’espace se réduit au lit, au bureau réglable, à l’ombre d’une salle ? Que pourrait être une institution qui accueille ces temporalités discontinues, ces intensités variables, sans les corriger selon la norme de l’endurance ? De là, nous avons imaginé Douleurs rebelles comme un espace où déposer les injustices rencontrées au quotidien, afin de susciter des rencontres fertiles en résistances : une halte d’où repartir, sinon apaisé·e·s, du moins outillé·e·s d’un sentiment de communauté. Avec l’espoir, ensuite, de transposer quelque part ce qui aurait résonné en chacun·e : nos expériences, nos imaginaires mis en commun, et la conviction que réfléchir depuis la douleur n’abolit pas la pensée, mais au contraire en déplace l’exigence.
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Les réflexions qui irriguent ce dossier consentent à leur part d’inédit et défendent toutes, à leur manière, l’inachevé et l’inachevable de la recherche-création lorsque celle-ci est traversée par diverses limitations — physiques, psychiques. C’est pourquoi nous avons respecté, lors de l’édition, les non-dits, les écarts sémantiques, les transitions un peu rapides, les registres qui s’entremêlent, les langues qui s’emportent, les mots qui s’écorchent. Tout ça raconte quelque chose d’un être-au-monde en déficit ou en surplus d’existence en raison des douleurs. Les contributions gardent volontairement du colloque l’aspect brut de la pensée lorsqu’elle s’extirpe difficilement du corps ; lorsqu’elle se vautre dans le langage peut-être pour la première fois et qu’elle se chuchote sous une ambiance tamisée, dans la proximité des écoutes.
Nous avions tenu pour acquis que les lieux donnent matière aux idées, qu’ils les propulsent ou les empêchent. L’université — son béton, ses néons — était-elle alors capable de faire advenir et de prendre soin de nos raisonnements tâtonnants, de nos affects, de nos élans de solidarité, de nos aveux de mal-être, de nos appels au désœuvrement de ses structures ? Nous en doutions, mais ne voulions pas pour autant déserter l’endroit que plusieurs d’entre nous avions choisi pour conceptualiser notre vécu. Nous avons donc composé avec cette contradiction, et avons réfléchi à un mode organisationnel peu commun pour ce type d’événement rapide à évacuer le sensible et nos inconforts : lumières éteintes, lampes disséminées à travers la salle, tapis de yoga dans une salle de repos adjacente à celle du colloque, bureaux et chaises en cercle, port recommandé du masque, présence d’une personne gardienne du senti, etc. Ces étapes sont par ailleurs consignées dans un guide pour orchestrer des colloques plus accessibles à l’université, disponible en libre accès1.
Fidèle à cette matérialisation spatiale de nos désirs et besoins, la trajectoire qui s’offre ici aux lecteurices est propice à une liberté exploratoire. Sans ordre prédéfini, vous rencontrerez une méthode créative inspirée du lichen chez Annyck Martin, atteindrez des sommets poétiques avec Xavière Hardy, déboulonnerez des mythes issus du colonialisme et rapporterez les plaintes corporelles dans leur historicité avec Kamélia Hadjadji et Sanna Mansouri, écouterez les tremblements musculaires et linguistiques avec Catrina Grenier, serez témoins des paradoxes liés au productivisme avec Mélanie Ederer, ouvrirez des portes de l’autre côté du silence avec Annabelle Ponsin, déterrerez la minuscule des injonctions institutionnelles avec rachel lamoureux, puis avec Sarah Boutin, vous épouserez le ciel des oiseaux tapis dans nos épidermes parfois vêtus de jaquettes bleues.
Pour reprendre les mots d'Annyck Martin, nous croyons que ce foisonnement de formes et de discours « pourrait devenir le début de quelque chose2 ».
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Ce début coïncide avec la fin d’un projet démarré il y a une décennie, et qui mérite d’être poursuivi. La question de la douleur chez les femmes et les personnes non binaires fait couler de plus en plus d’encre. Le milieu médical et la recherche scientifique, grâce entre autres à celles qui y œuvrent, s’intéressent désormais à ce qui demeurait, jusqu’à tout récemment, un impensé et un indicible. Le travail que nous avons fait, ensemble et avec d’autres, pour saisir et écrire la douleur, lui donner forme et langage, participe d’un mouvement général de mise en discours de ce qui arrive aux femmes et aux personnes non binaires, ce qui les traverse et ce qu’on leur fait subir dans un monde qui ne les prend pas en compte.
Les réflexions qui suivent portent les traces d’une douleur, oui, qui est rebelle parce que sans cesse elle résiste, refusant la chape du silence, luttant pour être nommée, vue et entendue. Luttant pour exister.
1 Pour accéder au guide, merci de consulter : https://docs.google.com/document/d/1XYQoKOyRQaLCZd14P349xB0KsQhRLvy-TCKgRGRpT5I/edit?usp=sharing.
2 Annyck Martin, « En compagnie des lichens, une escale fluviale : la recherche-création comme rivage d’accueil, fleuve d’élaboration et de partage », Saturne, 2026.
Jennifer Bélanger, Martine Delvaux et Maxime Fecteau
Jennifer Bélanger est écrivaine et chercheuse. Elle poursuit actuellement un postdoctorat à l'Université de Liège, portant sur l'expérience des femmes malades et sur des processus d’être — réels et fictifs — qui sont féconds pour la création de communs malades intra- et inter-espèces, en réponse aux crises écologiques, sociales, politiques et économiques actuelles.
Romancière et essayiste féministe, Martine Delvaux est l’autrice de nombreux ouvrages parmi lesquels Blanc dehors, Le monde est à toi, Thelma, Louise & moi. Son essai Le boys club a remporté le Grand Prix du livre de Montréal. Son ouvrage Ça aurait pu être un film a été en sélection, en France, pour le Prix Médicis du meilleur essai. Son dernier livre s'intitule : Il faut beaucoup aimer les femmes qui pleurent.
Maxime Fecteau est essayiste et doctorant en études littéraires à l'Université du Québec à Montréal (UQAM). Ses travaux portent sur la manière dont, depuis Rachel Carson, des femmes scientifiques ont développé une écriture hybride alliant rigueur scientifique et sensibilité littéraire pour documenter les transformations écologiques. Il s'intéresse à l'essai environnemental en tant que forme testimoniale, mettant en lumière comment l'attention scientifique peut se muer en une enquête littéraire et comment les émotions offrent une perspective pour témoigner de l'érosion des mondes vivants.
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